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Dans le campement d’Energy Court, un vent glacial s’engouffre dans la tente noire de Jeannette et de son fiancé. La jeune femme originaire du Rwanda et ancienne étudiante en administration à l’Université Laurentienne, a perdu son emploi et a dû interrompre ses études. Sans famille locale pour la soutenir, elle survit dans un petit abri fragile.
Je n'ai pas d'argent pour payer mes frais de scolarité, mais si quelqu'un paie pour moi, alors j'y retournerai.

Jeannette, étudiante rwandaise, sans-abri, survit avec son fiancé dans un campement de Sudbury.
Photo : Radio-Canada / Déborah St-Victor
Ce n'est pas une maison. Elle n'est pas assez chaude […] mais il y a un centre d'accueil chauffé pas trop loin, explique-t-elle.
Elle dit superposer des couches de vêtements pour survivre au froid du Nord de l’Ontario. Parfois, ils volent nos affaires, confie Jeannette, soulignant l’absence de serrure.
Le plus douloureux pour elle est la séparation d’avec son fils. Il s'appelle Jaden. […] Il est pris en charge par les services sociaux parce que nous sommes des sans-abri.
Malgré deux années d’attente pour un logement social, elle garde espoir. J'ai fait une demande auprès de Sudbury Housing […] j'attends toujours. Je dois continuer à attendre.

La tente où Jeannette et son fiancé vivent face au froid extrême.
Photo : Radio-Canada / Déborah St-Victor
En attendant un logement, elle se bat d’abord pour un besoin élémentaire. Nous avons besoin de plus de sources d'eau […] C'est très dur si on n'a pas d'eau, dit la jeune femme.
Le centre d’accueil d’Energy Court à Sudbury offre un refuge pour les personnes sans-logis. Il propose des toilettes, des collations, des boissons et un accompagnement vers des services de logement. Le projet Go-Give assure le fonctionnement du centre d’accueil d’urgence sept nuits par semaine, de 20 h à 8 h, jusqu’à la fin avril.
J’étais enceinte […] et ils ne m’ont pas écoutée
Noni Eva Parritt, de la Première Nation crie de Mushkegowuk, écrit dans son cahier. J'écris sur le mémorial de mon fils […] Junior's Journey, Anishinaabe Child Advocacy Foundation. Je veux créer cette organisation à but non lucratif, explique-t-elle.
Pour Noni, l’itinérance s’accompagne du racisme systémique. Elle raconte un traumatisme pendant sa grossesse, lorsqu’elle a été plaquée au sol par plusieurs agents, selon ses dires.

Noni Eva Parritt interpelle le public à faire preuve d’empathie et à ne pas juger les personnes en situation d’itinérance.
Photo : Radio-Canada / Déborah St-Victor
J’étais sur le ventre et j’ai senti mon fils Junior être écrasé contre mes hanches. Je n’arrêtais pas de leur crier que j’étais enceinte, explique-t-elle.
Je faisais une crise de panique et ils ne m'ont pas écoutée quand j'avais besoin qu'ils me donnent un espace où je pouvais m'asseoir et leur parler, ajoute-t-elle.
Elle affirme que cette situation aurait contribué à la mort de son fils deux semaines plus tard lors de l’accouchement. […] Je l’ai tenu pendant 87 minutes, confie-t-elle.

Le cahier de Noni Eva Parritt, dédié au mémorial de son fils Junior décédé.
Photo : Radio-Canada / Déborah St-Victor
Selon le rapport Municipalities Under Pressure: One Year Later (janvier 2026), les personnes autochtones représentent 40,7 % des personnes sans-abri dans le Nord de l’Ontario.
Noni Eva Parritt raconte sa lutte face au froid.
J'ai des engelures aux orteils et maintenant au pied gauche, donc je vais probablement devoir être amputée.
Face aux regards des passants, elle lance un appel à l’humanité. Je veux que les gens nous voient comme les enfants que vous avez sur votre siège arrière, l'enfant que vous étiez.
Son appel ne s’arrête pas aux passants : il vise aussi le gouvernement. Essayez d’introduire l’empathie dans vos politiques et vos programmes, lance-t-elle.
Chaque projet de loi adopté par le Parlement nous affecte tous, jusqu'au plus profond de nos cellules, conclut-elle.
Survivre au froid extrême
Tammy, personne sans-logis depuis trois ans après un incendie, tente de survivre grâce aux haltes-chaleur. Alors qu'elle dort en refuge pour soigner une jambe cassée, son partenaire et leur chien Thor passent la nuit dehors, dans les bois.
Chaque jour, Tammy et son chien se rendent au centre pour un peu de chaleur et de la nourriture.

Tammy, personne sans domicile fixe, se repose avec son chien Thor au centre d’Energy Court.
Photo : Radio-Canada / Déborah St-Victor
Je me sens beaucoup jugée. Malheureusement, j’étais autrefois l’une de ces personnes qui jugeaient, confie-t-elle assise sur son fauteuil roulant.
Pour Tammy, la précarité n’est pas un choix. Beaucoup d'entre nous ont été mis dans ces situations par les circonstances, non pas par la drogue, dit-elle en caressant son chiot de 16 mois.
La drogue devient souvent une conséquence, parce qu'on ne sait pas comment faire autrement pour tenir le coup. C'est dur, c'est une route longue et difficile vers le logement.
Le froid est brutal, confie-t-elle. Mais Tammy trouve un peu de lumière malgré tout.
[La neige] m'aide à me déplacer en fauteuil roulant, elle devient comme du pavé pour moi, dit-elle avec un sourire.

Jayson à Energy Court, Sudbury, où il se réchauffe auprès d’un feu pour survivre au froid extrême du Nord de l’Ontario.
Photo : Radio-Canada / Déborah St-Victor
S’ils devaient vivre dans mes bottes
À 51 ans, Jayson vit dehors depuis deux ans. Son basculement dans l’itinérance a commencé après une expulsion de son logement qu’il juge injuste.
J'avais une comparution au tribunal par ordinateur ou téléphone. Et je l'ai raté […] pensant que ça n'aurait pas d'importance. Et ça n'a pas été le cas.
Depuis, Jayson erre entre Energy Court et la Mission de la rue Elgin, cherchant un repas chaud et un endroit où dormir.

Jason partage son quotidien difficile entre Energy Court et la Mission de la rue Elgin, soulignant les défis pour accéder au logement social.
Photo : Radio-Canada / Déborah St-Victor
Il interpelle l’empathie des passants. S’ils devaient quitter leur voiture et s’asseoir ici pendant une demi-heure avec mes vêtements […] et attendre qu’un repas soit préparé […], alors ils comprendraient, dit-il.
Selon lui, la solution est simple : convertir les bâtiments abandonnés en logements sociaux afin d’offrir une solution durable aux personnes sans-abri.
On est presque comme un zoo pour enfants

Tori, sans-abri depuis six mois, décrit la vie difficile dans les campements nord-ontariens.
Photo : Radio-Canada / Déborah St-Victor
À -38 °C, Tori, 35 ans, survit dans le campement depuis six mois. Ancienne propriétaire et employée syndiquée, elle n’aurait jamais imaginé se retrouver là. Je n’ai jamais compris l’itinérance avant de l’avoir vécue confie-t-elle.
On est comme un zoo pour enfants, où les gens peuvent venir nous nourrir, nous observer […] comme si nous étions une sorte d'attraction.
Elle dénonce les interventions de la municipalité. Chaque fois que nous utilisons quoi que ce soit qui pourrait être considéré comme une structure permanente, la ville vient et le détruit, allègue-t-elle.

La tente de Tori, qu’elle dit fragile face aux températures extrêmes à Sudbury.
Photo : Radio-Canada / Déborah St-Victor
Pour elle, la solidarité dans le campement est essentielle pour sa survie. C’est une communauté, c’est un mode de vie différent, dit-elle, convaincue que, malgré la survie, beaucoup y trouvent une dignité choisie.
Sa demande au gouvernement est simple. Les gens veulent la même chose : ils veulent de la chaleur, ils veulent de la nourriture, ils veulent être acceptés, mentionne-t-elle.
Les limites des pansements
Evie Ali, directrice exécutive du projet Go-Give, qui assure le fonctionnement du centre d’accueil, connaît la rue. Elle n’en fait plus partie depuis 15 ans.
J’ai beaucoup d’empathie pour les personnes dans la rue, j’en connais depuis longtemps et cela me brise le cœur de voir qu’elles y sont encore, confie-t-elle.
Je me suis rétablie [depuis 15 ans] , je suis devenue infirmière, ce bagage médical m'aide à mieux les soutenir.

Evie Ali, ex-sans-abri et directrice du Go-Give Project, soutient les personnes dans la rue.
Photo : Offerte par Evie Ali.
Je n’en suis pas arrivée là seule, j’y suis arrivée avec du soutien, de la compassion et de la dignité, et j’estime que tout le monde mérite cette opportunité, dit-elle.
La directrice explique qu’en période de froid, le centre d’accueil d’Energie Court reçoit chaque jour environ 225 personnes, qui doivent faire une rotation, alors qu’il ne compte que 40 places. Si quelqu’un part et ne revient pas dans un certain délai, il perd sa place, ajoute-elle.
Selon elle, le problème est structurel. Une surcharge des systèmes de santé et de justice, combinée au manque de ressources et à des listes d’attente dépassant parfois trois mois, freine les personnes qui tentent de sortir de l’itinérance.

Le centre d’urgence Energy Court lutte contre l’itinérance hivernale à Sudbury.
Photo : Radio-Canada / Déborah St-Victor
Son équipe essaie de combler ces failles. Nos intervenants accompagnent parfois les gens à l’hôpital pour s’assurer qu’ils reçoivent des soins adéquats, fait-elle comprendre.
Evie Ali s'indigne que les financements servent de pansements et non à mettre en place des solutions durables. Elle admet également que Go-Give n'est pas une solution, mais un de ces pansements temporaires qui aident à fournir des services.
Malheureusement, ces insuffisances peuvent avoir des conséquences tragiques : une femme de 38 ans a perdu la vie en janvier lors de l'incendie de sa tente au campement de sans-abri d'Energy Court, un drame qui souligne la dangerosité des conditions de vie en campement, particulièrement en hiver.
Le froid et les préjugés tuent

Les gelures sont un danger quotidien pour les personnes vivant dans les campements.
Photo : Radio-Canada / Déborah St-Victor
Marie Roy, infirmière praticienne en soin de santé primaire, explique les dangers que rencontrent les personnes sans-logis affrontant le froid extrême : engelures, surcharge cardiovasculaire, dépression respiratoire.
On perd la reconnaissance des sensations dans notre corps. […] au bout des doigts, à la figure, aux orteils, aux pieds.
Elle explique que le froid pousse certains à consommer de l’alcool ou des drogues pour le tolérer, tandis que les personnes mettent en place des stratégies pour survivre.

Marie Roy et Sasha Yakimishan travaillent pour la sécurité et le bien-être des sans-abri dans la région de Gatineau.
Photo : Offerte par Sasha Yakimishan
Sasha Yakimishan, travailleuse de rue depuis 7 ans, rappelle également que les préjugés tuent. […] L'ignorance est un choix, l'itinérance ne l'est pas.
C'est difficile d'aller travailler […] si on ne peut pas prendre de douche, si on n'a pas un repas, si on n'a pas d'endroit pour garder nos effets personnels en sécurité. Ils ont vraiment leur maison sur leur dos.
Elle insiste sur l’empathie. C’est important, en tant que société, de s’éduquer, de sortir de cette zone de confort […] où l’on se dit : oh, il va être agressif, oh, ils sont dangereux, martèle-t-elle.

L’esprit communautaire aide à survivre dans les conditions extrêmes de Sudbury.
Photo : Radio-Canada / Déborah St-Victor
Elle dénonce l’indifférence et explique que même offrir un café ou signaler quelqu’un couché au sol peut faire une différence.
L’intervenante conclut en soulignant que derrière chaque tente se trouve un humain : une amie, un frère, une sœur, une grand-mère.
La municipalité et la Province face à l’itinérance
La ville souligne dans un courriel que le 16 janvier 2026, elle a approuvé l'agrandissement des centres d'accueil de nuit. Le Centre Samaritain a augmenté sa capacité de 15 places, et l'Off the Street Shelter a créé deux places dans son centre d'accueil.
Avant d'ajouter que le conseil municipal a autorisé le personnel à demander un financement dans le cadre du programme fédéral Build Canada Homes afin de soutenir la mise en place d'un programme de logements permanents avec services de soutien sur un site de la Greater Sudbury Housing Corporation.
Pour sa part, le Ministère des Affaires municipales et du Logement a indiqué dans un courriel qu’il prend des mesures historiques pour donner aux municipalités les outils dont elles ont besoin […] pour garantir aux personnes vivant dans des campements l’accès à des logements sûrs et sécurisés.
Le ministère précise que 75,5 millions de dollars seront investis pour créer 1 239 logements supplémentaires, dont 815 logements avec services de soutien et 971 places de refuge, complétant le 1,7 milliard déjà engagé, dont 7,4 millions destinés à Sudbury en 2025-2026.


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