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En voulant bâtir un palace de luxe à quelques encablures d’Istanbul en 1898, des investisseurs ont littéralement planté sur une île le plus grand édifice en bois d’Europe

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D’un côté, l’ambition démesurée d’un empire qui rêvait de rivaliser avec les palaces européens les plus prestigieux. De l’autre, la réalité d’une carcasse de bois rongée par l’humidité, les intempéries et l’oubli. Entre ces deux extrêmes se cache l’histoire méconnue d’un colosse architectural planté sur une île de la mer de Marmara, à quelques encablures d’Istanbul. Sur Büyükada, autrefois surnommée Prinkipo, un bâtiment de six étages raconte à lui seul un siècle d’histoire ottomane, grecque et diplomatique, sans qu’aucune main n’ait encore réussi à le sauver de la ruine.

À retenir

  • Construit en 1898 par Alexander Vallaury comme casino de luxe, le bâtiment fut refusé par le sultan Abdul Hamid II avant de devenir orphelinat grec en 1903, accueillant environ 5 800 enfants.
  • Fermé en 1964 en raison des tensions liées à la question chypriote, l’édifice fut confisqué par l’État turc en 1997 puis restitué au Patriarcat œcuménique par la justice en 2010.
  • Classé en 2018 parmi les sites du patrimoine européen les plus menacés par Europa Nostra, le bâtiment continue de se dégrader faute de fonds suffisants pour sa restauration.

Un casino de luxe recalé par le sultan lui-même

Un casino de luxe recalé par le sultan lui-mêmeCrédit : © DR

Tout commence en 1898, en pleine Belle Époque, lorsque la Compagnie Internationale des Wagons-Lits, celle-là même qui faisait rouler le mythique Orient Express, décide de construire un établissement à la hauteur de sa réputation. L’architecte franco-ottoman Alexander Vallaury est chargé de concevoir un hôtel cinq étoiles doté d’un casino, pensé pour séduire une clientèle européenne fortunée en escale sur les rives du Bosphore. Le projet est colossal : le bâtiment deviendra, encore aujourd’hui, le plus grand édifice en bois d’Europe et le deuxième au monde dans sa catégorie.

Mais l’histoire prend un tournant inattendu. Le sultan ottoman Abdul Hamid II, jugeant les jeux d’argent contraires à la morale, refuse tout simplement d’accorder la licence d’exploitation nécessaire au fonctionnement du casino. Du jour au lendemain, ce palace flambant neuf se retrouve sans vocation, condamné avant même d’avoir accueilli son premier client. C’est finalement Eleni Zarifi, épouse d’un banquier grec, qui rachète le bâtiment avant d’en faire don au Patriarcat œcuménique de Constantinople, lui offrant ainsi une seconde vie qu’aucun investisseur n’aurait pu imaginer.

Quand le palace devient refuge pour 5 800 orphelins grecs

C’est ainsi que le futur casino se transforme, dès 1903, en orphelinat destiné aux enfants issus de la minorité grecque orthodoxe d’Istanbul. Le contraste est saisissant : les salons pensés pour la roulette et le champagne se remplissent de dortoirs, de salles de classe et de réfectoires. Pendant plus de six décennies, cet établissement connu sous le nom de Prinkipo Orphanage, ou Rum Orphanage, va accueillir environ 5 800 enfants, leur offrant un toit et une éducation dans un cadre pour le moins inattendu.

Cette structure imposante développe une surface totale avoisinant les 20 000 mètres carrés répartis sur six niveaux. On imagine sans peine les couloirs interminables, les escaliers de bois grinçant sous les pas des enfants, et cette atmosphère singulière d’un lieu conçu pour le luxe mais habité par l’enfance. Pendant des générations, ce bâtiment aura été bien plus qu’un simple orphelinat : un véritable foyer pour toute une communauté.

Chypre brise le rêve : la fermeture forcée de 1964

L’histoire bascule à nouveau en 1964. Les tensions politiques entre la Turquie et la Grèce, cristallisées autour de la question chypriote, atteignent un point de rupture qui dépasse largement le cadre diplomatique. Dans ce climat de méfiance croissante, l’orphelinat est contraint de fermer ses portes. Du jour au lendemain, ce lieu qui avait vu grandir près de 5 800 enfants se retrouve vide, abandonné à son sort dans un silence pesant.

Commence alors une longue période d’errance administrative. En 1997, l’État turc confisque purement et simplement la propriété, éloignant encore un peu plus le bâtiment de ses véritables propriétaires. Il faudra attendre 2010 pour qu’une décision de justice restitue enfin l’édifice au Patriarcat œcuménique. Une victoire juridique qui, sur le papier, aurait dû ouvrir la voie à une restauration attendue depuis des décennies.

Restitué par la justice, sauvé par personne : le géant de bois agonise toujours

Sauf que la réalité s’est révélée bien plus complexe. Un demi-siècle d’abandon a laissé des traces profondes sur cette structure entièrement bâtie en bois, particulièrement vulnérable à l’humidité, aux intempéries et au temps qui passe. En 2018, l’organisation Europa Nostra, en collaboration avec la Banque européenne d’investissement, a d’ailleurs classé le bâtiment parmi les sept sites du patrimoine culturel les plus menacés d’Europe, un signal d’alarme qui souligne l’urgence de la situation.

Le Patriarcat œcuménique ne cache pas son souhait de restaurer ce géant de bois, mais deux obstacles majeurs freinent chaque tentative : le manque criant de fonds nécessaires à un chantier d’une telle ampleur, et les tensions politiques persistantes entre la Grèce et la Turquie concernant la protection du patrimoine byzantin et grec à Istanbul. Résultat, le bâtiment reste figé dans son délabrement, comme suspendu entre deux époques, celle de sa splendeur passée et celle, incertaine, de son éventuelle renaissance.

De casino refusé à orphelinat salvateur, puis de propriété confisquée à ruine oubliée, l’histoire de ce géant de bois de Büyükada résume à elle seule les soubresauts d’une région marquée par les rivalités diplomatiques et les héritages culturels fragiles. Aujourd’hui encore, le bâtiment continue de se dégrader, témoin silencieux d’un passé riche que personne, pour l’instant, n’a les moyens de préserver. Combien de temps ce monument tiendra-t-il encore avant que le bois ne cède définitivement sous le poids de l’histoire ?

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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