12 espèces d’oiseaux forestiers peuplaient Guam avant la Seconde Guerre mondiale. 10 d’entre elles ont disparu de l’île, et les 2 dernières survivent en effectifs si réduits que les scientifiques parlent d’extinctions fonctionnelles. Le coupable est un serpent brun arboricole, Boiga irregularis, arrivé par accident dans une cargaison après 1945.
Les arbres de Guam n’ont plus personne pour porter leurs graines.
À retenir
- 10 des 12 espèces d’oiseaux forestiers de Guam ont disparu après 1945.
- Sur Guam, les graines ne tombent que sous la couronne de l’arbre parent.
- Le déficit de semis atteint entre 61 et 92 % pour deux espèces d’arbres à fruits charnus.
Sommaire
Un clandestin sorti d’une cale de cargo
Le serpent est arrivé au milieu des années 1940, probablement caché dans du fret militaire. D’après l’université de Washington, il venait des îles de l’Amirauté. Guam n’abritait alors aucun serpent, et le nouveau venu en est devenu le prédateur suprême. Le bilan : 13 des 22 oiseaux nicheurs natifs de l’île ont disparu, dont 10 des 12 espèces forestières.
Guam couvre 549 km², environ 5 fois Paris intra-muros, et ses forêts désormais silencieuses abritent près de 13 000 serpents par mille carré, soit environ 5 000 au kilomètre carré, selon la National Science Foundation. L’animal peut dépasser 2,4 mètres de long.
Les oiseaux n’ont pas été les seuls touchés. L’université de Washington cite de fortes pertes chez d’autres animaux natifs des forêts de Guam, des attaques contre des enfants et des animaux domestiques, et des pannes d’électricité. Le ministère américain de l’Agriculture évoque des millions de dollars de dégâts sur le réseau électrique. Quant au régime du serpent, des études indiquent qu’il se nourrit aujourd’hui surtout de lézards, et non plus d’oiseaux.
Des graines condamnées à rester sous la couronne
Haldre Rogers connaissait Guam de l’intérieur : en 2002, l’US Geological Survey l’avait recrutée pour monter une équipe de réponse rapide chargée d’éliminer les nouveaux foyers de serpents bruns, et elle était dans l’avion trois semaines après sa candidature. Pendant 3 ans sur place, elle s’est étonnée que personne n’étudie l’effet de la perte des oiseaux sur les forêts, et a entamé en 2005 un doctorat à l’université de Washington pour combler ce vide.
Pour mesurer ce que cette perte change pour les arbres, la doctorante a installé 119 pièges à graines. Ils entouraient des faux sureaux (Premna obtusifolia) sur Guam et sur l’île voisine de Saipan, qui n’a pas de serpent brun. Chaque arbre était cerné de pièges placés sous la couronne, puis jusqu’à environ 20 mètres du tronc. Sur Saipan, des graines sont apparues dans presque tous les pièges, à toutes les distances, de plus en plus rares en s’éloignant.
Sur Guam, les graines n’apparaissaient que dans les pièges placés sous la couronne.
Les oiseaux assurent la pollinisation, la dispersion des graines et le contrôle des insectes qui s’attaquent aux plantes. Or les prédateurs de graines et les champignons qui les détruisent se concentrent juste sous l’arbre parent, si bien que les graines doivent aller au-delà de leur portée. Selon les chercheurs, 60 à 70 % des espèces d’arbres des forêts natives de Guam sont dispersées, au moins en partie, par des oiseaux.
Un déficit de semis chiffré entre 61 et 92 %
Une étude parue dans Nature Communications en 2017 a comparé Guam à 3 îles voisines qui ont gardé leurs oiseaux : Saipan, Tinian et Rota. Pour 2 espèces d’arbres à fruits charnus, l’équipe estime, de façon prudente, que la disparition des oiseaux frugivores a pu provoquer un recul de 61 à 92 % du recrutement de semis.
Le passage dans un tube digestif joue aussi un rôle actif. Sur Guam, les graines ingérées par des oiseaux avaient 2 à 4 fois plus de chances de germer que les autres. Rogers jugeait alarmante l’ampleur de l’écart entre Guam et Saipan, y compris pour les forêts du monde entier qui perdent leurs oiseaux.
Une île qu’on ne sait pas nettoyer
Éradiquer le serpent sur toute l’île n’est pas réaliste à ce jour, ce qui freine la réintroduction d’oiseaux disperseurs venus des îles voisines. Au nord, les équipes de l’USGS travaillent dans une zone clôturée de 55 hectares dédiée à la conservation d’espèces natives. Elle a reçu plusieurs épandages aériens de toxique pour tester un contrôle des serpents à grande échelle en forêt. Les 2 espèces forestières survivantes ne subsistent que dans de petites populations où les serpents sont contrôlés.
Plusieurs millions de dollars par an servent à inspecter le fret sortant de Guam.
Le service Wildlife Services de l’APHIS coordonne la riposte : pièges dans les zones à risque, chiens détecteurs dans le fret, recherches nocturnes à la lampe, toxiques et sensibilisation du public. Les destinations les plus exposées sont en Micronésie, surtout les îles Mariannes du Nord, mais Guam possède aussi des liaisons aériennes directes avec Hawaï, selon une synthèse de l’USGS. Les chercheurs de l’agence estiment que les ravages observés à Guam se répéteraient probablement si le serpent s’installait à Hawaï ou aux Mariannes du Nord.
Côté restauration, le département de l’agriculture de Guam élève des oiseaux en cage, à l’abri des serpents et des chats, notamment le koko. Faute de zone sans prédateurs sur l’île, ces oiseaux sont réintroduits à Rota.
Le risque n’a rien d’abstrait : une population de serpents bruns a été découverte sur l’île Cocos, un atoll de 83,1 acres situé à 1,5 mile de la côte sud-ouest de Guam. C’était la première fois que l’espèce y était trouvée. Les autorités guamiennes travaillent avec leurs partenaires pour estimer le nombre de serpents présents et la meilleure façon de les retirer.
Sources : especes-menacees.fr | usgs.gov


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