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En venant soigner une simple épidémie de pied d’athlète dans une prison de Philadelphie en 1951, un dermatologue a littéralement transformé ses détenus en tout autre chose que des patients

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Une simple épidémie de pied d’athlète. C’est par ce détail presque anodin que tout a commencé, en 1951, dans les couloirs d’une prison de Philadelphie. Personne, à l’époque, n’aurait pu imaginer que ce problème de peau relativement banal allait ouvrir la porte à l’un des chapitres les plus sombres de l’histoire médicale américaine, un chapitre qui allait se dérouler pendant plus de deux décennies derrière les murs d’un établissement pénitentiaire en forme d’étoile. Car si Holmesburg a longtemps fait parler d’elle, ce n’est ni pour ses évasions spectaculaires, ni pour sa surpopulation chronique, deux maux pourtant fréquents dans les prisons américaines du vingtième siècle. Sa réputation, autrement plus sinistre, tient à ce qui s’est joué dans le silence de ses cellules, entre expérimentations médicales douteuses et violences carcérales qui allaient précipiter sa chute.

À retenir

  • De 1951 à 1974, le dermatologue Albert Kligman a mené à Holmesburg des expérimentations médicales sur des détenus pour le compte d’entreprises comme Johnson & Johnson et Dow Chemical, ainsi que pour l’armée américaine.
  • Ces tests incluaient des injections d’amiante et des expositions à la dioxine, menés sans réel encadrement éthique en échange d’une faible rémunération pour les détenus.
  • Dans les années 1970, la prison a également connu émeutes, viols et meurtres avant sa fermeture en 1995, et l’université de Pennsylvanie a présenté ses excuses officielles en 2022.

Une prison en forme d’étoile qui cachait bien plus que des cellules

Lorsque la ville de Philadelphie inaugure Holmesburg en 1896, l’établissement se veut à la pointe de l’architecture carcérale de son époque. Sa structure massive, déployée en dix ailes rayonnant depuis un point central, reprend le principe radial déjà expérimenté avec succès à l’Eastern State Penitentiary, une autre institution pénitentiaire emblématique de la ville. Ce design en étoile n’a rien d’esthétique : il permet à un nombre restreint de gardiens de surveiller l’ensemble des couloirs depuis un poste unique, un peu à la manière d’une araignée qui sentirait les vibrations de sa toile depuis son centre.

Conçue à l’origine pour accueillir les détenus purgeant de courtes peines ainsi que les personnes en détention provisoire, Holmesburg devient rapidement un lieu de vie pour environ mille deux cents prisonniers. Rien, dans son architecture pourtant novatrice, ne laisse présager ce qui va s’y dérouler quelques décennies plus tard. Et pourtant, c’est bien entre ces murs de pierre que va se jouer une expérimentation médicale d’une ampleur et d’une durée peu communes.

Quand les détenus devenaient des cobayes humains

L’histoire bascule en 1951. Le pharmacien de la prison, confronté à une épidémie de pied d’athlète touchant une grande partie des mille deux cents détenus, fait appel à un jeune dermatologue de l’université de Pennsylvanie nommé Albert Kligman. Sa mission initiale paraît des plus modestes : soigner un problème cutané récurrent. Mais l’homme, en pénétrant pour la première fois dans l’enceinte de Holmesburg, aurait confié avoir eu la sensation de découvrir un terrain d’expérimentation inespéré, tant la population carcérale, captive et disponible, représentait à ses yeux une ressource humaine idéale pour la recherche médicale.

Ce qui n’était qu’une mission de soin ponctuelle se transforme alors en un programme d’expérimentation qui va s’étendre sur vingt-trois années. Des centaines de détenus, séduits par une rémunération de quelques dollars par test, une somme dérisoire au regard des risques encourus, acceptent de devenir des sujets d’essai. Le consentement, dans un contexte carcéral où la vulnérabilité et le besoin d’argent priment souvent sur toute autre considération, pose évidemment question. Mais à l’époque, ces pratiques échappent largement à tout contrôle éthique rigoureux.

Des laboratoires dermatologiques, pharmaceutiques et biochimiques derrière les barreaux

Sous la direction de Kligman, Holmesburg se transforme progressivement en une véritable annexe de laboratoire à ciel ouvert. Des entreprises de renom, parmi lesquelles Johnson & Johnson et Dow Chemical, mais aussi l’armée américaine, financent des séries de tests menés directement sur les détenus. Les volontaires se voient appliquer des patch tests destinés à observer les réactions cutanées à des parfums, des crèmes ou encore des produits pour bébés, dans une logique purement cosmétique et commerciale.

Mais l’affaire prend une tournure bien plus inquiétante lorsque l’on découvre l’ampleur réelle des substances testées. Certains hommes reçoivent des injections d’amiante, commanditées par Johnson & Johnson, tandis que d’autres sont exposés à de la dioxine et à divers agents chimiques développés dans le cadre de contrats militaires liés à la guerre chimique. Ces expérimentations, menées sans réel encadrement thérapeutique, transforment purement et simplement les cellules de Holmesburg en salles d’essai grandeur nature. Il faudra attendre 1974 pour que la ville de Philadelphie mette fin à ces pratiques et interdise officiellement tout essai médical au sein de l’établissement.

Ironie de l’histoire, c’est également ce même Albert Kligman qui, fort de ses recherches dermatologiques, met au point le Retin-A, aussi appelé trétinoïne, un traitement topique aujourd’hui largement utilisé contre l’acné et les signes du vieillissement cutané. Une découverte qui a bénéficié à des millions de patients à travers le monde, mais dont les origines restent indissociables des zones d’ombre entourant les conditions de sa mise au point.

La descente aux enfers des années 1970 : émeutes, viols et meurtres

Si les expérimentations médicales constituent le premier volet de la sinistre réputation de Holmesburg, elles ne racontent pas toute l’histoire. Dans les années 1970, alors même que les tests scientifiques touchent à leur fin, la prison devient tristement célèbre pour une toute autre raison : la violence endémique qui gangrène son quotidien. Émeutes, agressions sexuelles et homicides se multiplient entre ses murs, plongeant l’établissement dans un climat de terreur permanente.

Cette période marque un tournant symbolique. L’image d’une prison autrefois perçue comme un modèle architectural novateur s’efface progressivement au profit de celle d’un lieu où se mêlent abus institutionnels et violences carcérales incontrôlées. Cette double sinistre réputation, celle des laboratoires humains d’un côté et celle des émeutes sanglantes de l’autre, va coller durablement à Holmesburg, bien au-delà de la fin des expérimentations en 1974.

1995, la fin d’un lieu marqué par un siècle de secrets

Après un siècle d’existence tumultueuse, Holmesburg ferme définitivement ses portes en 1995. L’établissement, laissé à l’abandon, se dégrade peu à peu et se retrouve aujourd’hui largement en ruine, silencieux témoin d’une histoire que beaucoup préféreraient oublier. Il faut attendre 1998 pour que l’ampleur des expérimentations menées sous la direction de Kligman soit véritablement révélée au grand public, grâce au livre Acres of Skin: Human Experiments at Holmesburg Prison, signé par l’historien Allen Hornblum, qui documente avec précision les vingt-trois années de tests pratiqués sur les détenus.

Il faudra encore attendre près d’un quart de siècle supplémentaire pour qu’une reconnaissance officielle voie le jour. En 2022, l’université de Pennsylvanie, institution à laquelle appartenait Albert Kligman, présente ses excuses officielles pour les expérimentations menées à Holmesburg. Un geste tardif, mais symboliquement fort, qui vient clore, du moins institutionnellement, l’un des épisodes les plus troublants de l’histoire médicale et carcérale américaine.

Aujourd’hui, alors que les murs de Holmesburg continuent lentement de s’effriter sous le poids du temps, cette histoire résonne comme un rappel nécessaire des dérives possibles lorsque science et vulnérabilité humaine se croisent sans garde-fou. Entre l’architecture visionnaire de son édification, les laboratoires clandestins qui s’y sont installés et les violences qui ont marqué son déclin, Holmesburg reste un exemple frappant de la manière dont un lieu peut porter, dans ses pierres mêmes, la mémoire de décisions qui interrogent encore notre rapport à l’éthique médicale et carcérale.

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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