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En Ukraine, cette poussée nationaliste qui dégénère en «frénésie patriotique»

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Mikhaïl Chichkine à Gennadiy Druzenko

Merci infiniment pour notre rencontre d’hier à Bâle et pour cette conversation si importante. Les rencontres avec des personnes comme vous font partie de ce qui me permet de tenir debout. Ce sont des points d’appui dans ma vie.

Merci aussi de m’avoir envoyé cet entretien. Vous y dites des choses essentielles. Comme j’aimerais que davantage de gens vous écoutent. D’ici, bien sûr, il m’est difficile de comprendre la situation en Ukraine: combien de personnes vous écoutent, et si elles partagent ce que vous dites.

Et merci, également, de m’avoir cité dans cet entretien. Je fais ce que je peux pour l’Ukraine et, le plus souvent, je reçois en retour un coup de poing dans le ventre.

En février dernier, par exemple, j’ai participé à Lausanne au lancement de la nouvelle revue française Kometa. J’avais été invité à une table ronde avec l’éminent slaviste Georges Nivat et l’historienne ukrainienne Vira Ostaptchouk, professeure à l’université d’Odessa et spécialiste de la Seconde Guerre mondiale. Naturellement, tout ce que j’ai dit – tout ce que nous avons dit – exprimait notre soutien à l’Ukraine. Pourtant, à la fin de la discussion, lorsque je lui ai tendu la main sur scène, elle a ostensiblement refusé de la serrer. «Les Russes ne méritent pas qu’on leur serre la main.»

J’ai récemment écrit un essai sur la mort de Navalny. Il a été publié, je crois, dans la plupart des grands journaux du monde, du Guardian et du Monde à El País et à la Repubblica. Je me suis dit qu’il pourrait vous intéresser. Voici les liens vers les versions anglaise et russe.

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Gennadiy Druzenko à Mikhaïl Chichkine

Merci pour cette rencontre! La vie m’a appris qu’on ne se rencontre pas par hasard. À peine rentré en Ukraine, j’ai dû repartir en hâte au front, donc ma réponse s’en est trouvée un peu retardée.

J’ai la partie un peu plus facile que vous: je possède une arme reçue à titre de distinction et une réputation de tête brûlée au caractère «insupportable». Aussi me déteste-t-on le plus souvent dans mon dos – ou en ligne, si vous voulez…

(L’Ukraine a conservé une vieille tradition cosaque consistant à récompenser la valeur par une arme personnalisée, de nos jours le plus souvent un pistolet gravé, ndlr.)

J’ai relu votre essai sur Navalny. Lui aussi, à sa manière, m’impressionnait. Bien sûr, en cette troisième année de grande guerre, ni les assassinats politiques ni le goulag contemporain ne nous surprennent plus de la part de la Russie. Malheureusement, comme il y a 75 ou 85 ans, les camps russes sont pleins d’Ukrainiens qui se battent pour notre liberté et le droit de choisir notre destin. C’est pourquoi je préfère dire que Navalny m’a fait forte impression, plutôt que de parler d’«admiration» ou d’«inspiration». C’était un homme qui allait au bout de ses principes, et cela force presque toujours le respect chez les gens normaux. En tout cas, ça devrait. Surtout lorsque cet homme paie ses convictions de sa vie…

Je crains que nous autres Ukrainiens ne perdions peu à peu cette perspective et cette échelle de valeurs universellement humaines, pour glisser vers le «nationalisme intégral» primitif de Dontsov. Dans une guerre de cette ampleur, cette poussée nationaliste – qui dégénère parfois en «frénésie patriotique» – s’explique aisément, bien sûr. Mais, pour ma part, je ne peux absolument pas l’accepter…

(Dmytro Dontsov, 1883-1973, est le fondateur et le principal idéologue du nationalisme intégral ukrainien, mouvement radical qui place la lutte nationale au-dessus de toute autre considération, et dont s'est inspirée l'Organisation des nationalistes ukrainiens (OUN) que dirigea notamment Stepan Bandera, ndlr.)

Je suis moi aussi un homme qui agit selon ses principes. Mon proverbe ukrainien préféré: «Le bon prédicateur n’est pas celui qui fait la leçon, mais celui qui donne l’exemple.» Voilà sans doute pourquoi, en tant que constitutionnaliste, je me suis retrouvé à faire de la médecine au front: je ne pouvais tout simplement pas rester là sans rien faire alors que mon peuple et mon pays se vident de leur sang…

Rappelons à toutes les personnes de bonne volonté – en tout cas, essayons de le faire – que la dignité humaine, l’humanisme et l’intégrité morale sont au-dessus du passeport, de l’origine ethnique ou de la langue. Et qu’ils comptent davantage!

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Mikhaïl Chichkine à Gennadiy Druzenko

Pardonnez mon silence.

On m’a diagnostiqué un cancer et j’ai dû me faire opérer. Je commence lentement à me remettre. Je suis sorti de l’hôpital et c’est aujourd’hui mon premier jour à la maison. Les médecins disent que tout s’est bien passé et que le pronostic est bon, mais je ne me sens pas encore tout à fait moi-même.

J’espère que vous comprendrez.

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Gennadiy Druzenko à Mikhaïl Chichkine

Vous me rendez triste, mon ami…

Le cancer a emporté mes deux parents avant la guerre… Et lorsque Kyiv s’est trouvée presque encerclée, j’ai eu cette pensée coupable: remercier Dieu qu’il en ait été ainsi…

L’essentiel, c’est de vous rétablir! J’ai presque terminé votre petit livre sur Walser, Joyce et Charov. Il y avait longtemps que je n’avais pas pris autant de plaisir à lire. À ma honte, c’est vous qui m’avez fait découvrir Walser et Charov. Je vous en suis profondément reconnaissant!

(Robert Walser, écrivain suisse de langue allemande, figure longtemps oubliée de la modernité littéraire, admiré par Kafka. Vladimir Charov, écrivain russe contemporain, lauréat en 2014 du prestigieux prix Booker russe. Tous deux sont évoqués dans Le Manteau à martingale, un recueil écrit par Chichkine sur les écrivains qu’il admire, ndlr.)

Il faut que vous continuiez à écrire! Je crois qu’un jour mon pays, au lieu de persécuter honteusement Boulgakov, publiera Chichkine en russe.

(Le mouvement de dérussification a fait de Mikhaïl Boulgakov, grand écrivain russe soviétique, auteur du Maître et Marguerite, né à Kyiv mais hostile au nationalisme ukrainien, une de ses cibles favorites. Statues déboulonnées, monuments retirés, plaques vandalisées... Ndlr.)

À propos, ce ne sont pas les Hollandais et les Allemands, à l’époque de Pierre Ier, qui ont introduit le «fléau» des «droits et libertés» dans le tsarat de Moscou, mais, un peu plus tôt, les érudits de l’Académie Mohyla de Kyiv.

(Druzenko critique ici le le récit classique selon lequel les idées européennes sont entrées en Russie avec Pierre le Grand. Fondée en 1632, l'Académie de Kyiv a formé des lettrés qui, dès le milieu du 17e siècle, ont introduit à Moscou la culture savante européenne, ndlr.)

À cet égard, l’essai Moscou, Marosseïka de notre remarquable philologue Iouri Cherekh-Chevelov est très éclairant. Je vous le recommande vivement.

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