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Depuis 2017, la tournée de maison en maison des Kurenti (ou Koranti) slovènes est inscrite sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l'humanité par l'Unesco. Chaque hiver, ces étranges créatures surgissent dans les rues de Ptuj, ville située dans le nord-est de la Slovénie (près de Maribor). Drapées de peaux de mouton, ceinturées de lourdes cloches et coiffées de plumes ou de cornes, leurs silhouettes impressionnantes bondissent en faisant résonner un vacarme assourdissant.
Le Kurent est la figure centrale du Kurentovanje, le plus grand carnaval de Slovénie, qui se déroule chaque année pendant onze jours avant le début du Carême. Organisé sous sa forme moderne depuis 1960, il s'enracine toutefois dans des rituels agraires bien plus anciens. Selon la tradition, le bruit des cloches et les sauts millimétrés des Kurenti chassent l'hiver, éloignent le malheur et appellent l'abondance des récoltes à venir. Aujourd'hui, le Kurentovanje de Ptuj rassemble des milliers de participants et attire dans les rues de la ville plusieurs centaines de milliers de visiteurs.

Lors du carnaval de Kurentovanje, à Ptuj (nord-est de la Slovénie), en février 2026. | © Visit Ptuj / Stanko Kozel
Ce sont d'abord les cloches que l'on entend. Elles claquent, nombreuses, dans un son sec et vif dont l'intensité surprend. Le vacarme enfle à mesure que les Kurenti approchent, jusqu'à ce que les silhouettes apparaissent enfin. Une procession d'immenses créatures, à mi-chemin entre l'humain et l'animal, coiffées de hauts masques à cornes ou à plumes, ornés de rubans colorés qui vibrent à chacun de leurs mouvements.
De larges cloches ceignent leur taille; chaque Kurent les met en mouvement selon une chorégraphie précise, faisant résonner leur martèlement rythmé. La scène se déroule à Ptuj, dans le nord-est de la Slovénie. À quelques dizaines de kilomètres de l'Autriche (au nord) et de la Croatie (au sud), la ville est généralement considérée comme la plus ancienne du pays. Les Romains la connaissaient déjà sous le nom de Poetovio, important centre militaire et commercial sur les routes reliant l'Italie aux provinces du Danube.

Lors du Kurentovanje, à Ptuj (Slovénie), en février 2026. | © Visit Ptuj / Stanko Kozel
Autrefois, le costume du Kurent (on appelle la tenue une «kurentija») était fabriqué à partir de restes de peaux animales récupérées après les abattages hivernaux, mais aussi de vieux sacs, de bottes usées ou d'autres morceaux de cuir disponibles dans les foyers paysans. Les hommes préparaient leur costume durant l'hiver, au moment où les travaux agricoles ralentissaient.
Avec l'urbanisation et la transformation économique des campagnes à partir des années 1960, le savoir-faire s'est transmis à un cercle plus restreint d'artisans, souvent au sein des familles. La confection d'une kurentija est devenue une pratique spécialisée, exigeante et chronophage. Seuls quelques artisans maîtrisent encore sa fabrication, ce qui explique également son coût élevé (environ 2.500 euros, selon la Fédération des associations de Kurenti). Aucun touriste n'en glissera un exemplaire dans sa valise en guise de souvenir.

Lors du Kurentovanje, à Ptuj (Slovénie), en février 2026. | © Visit Ptuj / Stanko Kozel
Réalisée en peaux de mouton, une kurentija peut atteindre 50 kilos, voire davantage lorsqu'elle est faite de peau de bélier, plus épaisse et plus lourde. L'ensemble est complété par des guêtres tressées ou tricotées, rouges ou vertes, et par une chaîne passée autour de la taille à laquelle sont suspendues cinq grandes cloches. Chaque Kurent tient également une ježevka, sorte de long gourdin de bois recouvert de peau de hérisson. L'impressionnante tête de cuir se reconnaît à son nez pointu et à sa longue langue rouge; la moustache est faite de fibres de sorgho (une catégorie de millet), tandis que les dents sont figurées par des haricots blancs.

Lors du Kurentovanje, à Ptuj (Slovénie), en février 2026. | © Visit Ptuj / Stanko Kozel
Devenir Kurent exige un entraînement précis et une solide condition physique. Le poids du costume et son inconfort font de chaque cérémonie une véritable prouesse corporelle, marquant la chair de ceux qui endossent le costume de contusions et ecchymoses. On dénombre aujourd'hui environ 1.200 membres officiels de groupes locaux de Kurenti.

Lors du Kurentovanje, à Ptuj (Slovénie), le 2 mars 2019. | © Aleš Kravos / CC BY-SA 4.0 / Wikimedia Commons
Pour comprendre l'importance de leur rôle et leur valorisation dans la société slovène, Aleš Ivančič, président de la Fédération des associations de Kurenti, explique: «Le Kurent, avec son apparence rugueuse […] et sa joie contagieuse, n'est pas simplement un “démon”. Il est avant tout le symbole d'une transformation printanière.»

Lors du Kurentovanje, à Ptuj (Slovénie), en février 2026. | © Visit Ptuj / Stanko Kozel
Aleš Ivančič poursuit: «Le Kurentovanje ne consiste pas seulement à préserver le passé, il s'agit aussi de rassembler les générations. Nos grands-parents nous ont transmis l'importance du respect de la nature, du sens du rythme des saisons et de la solidarité face aux épreuves. Il rappelle que, même dans les périodes sombres, on peut trouver lumière et joie dans la communauté, dans la tradition et dans notre lien avec la nature.»
Un avis partagé par Štefan Čelan, à la tête du Centre de recherche scientifique Bistra de Ptuj (Scientific Research Centre Bistra Ptuj): «De nombreux habitants prennent de plus en plus conscience que cet héritage n'est pas qu'un vestige du paganisme ancestral. Ils reconnaissent dans cette tradition une sagesse ancestrale précieuse, source de respect et de savoir, qui peut contribuer grandement à améliorer notre qualité de vie.»

Vue sur le Kurentovanje, à Ptuj (Slovénie), en février 2026. | © Visit Ptuj / Stanko Kozel
Ancien maire de la ville et fervent défenseur des Kurenti, Štefan Čelan évoque leur mission de «chamanisme collectif». «Nos rituels ne sont ni mystérieux ni purement mystiques. […] La célèbre affirmation de René Descartes, “je pense, donc je suis”, peut être enrichie d'un superlatif issu du chamanisme et des rituels de Kurenti: “Je pense, donc j'influence!” Dans le monde moderne marqué par la compétition, l'individualisme, l'égoïsme et la destruction inconsidérée de l'environnement, le Kurent, par sa valeur communicative, devient un ambassadeur des changements sociaux et culturels qui nous ramènent à une époque où l'être humain vivait en harmonie avec la nature, la faune, la flore et ses semblables. Une époque où l'humain se considérait comme une partie intégrante de l'univers et ne s'érigeait pas en maître exploitant tout et tous pour son seul profit immédiat.»

Lors du Kurentovanje, à Ptuj (Slovénie), en février 2026. | © Visit Ptuj / Stanko Kozel
En 2017, les tournées de maison en maison des Kurenti dans les villages du nord-est de la Slovénie, qui précèdent le carnaval, ont été inscrites sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l'humanité de l'Unesco. Par groupes, ils traversent les cours des maisons, accueillis avec du vin ou des pâtisseries, comme on reçoit des messagers de bon augure. Mieux vaut d'ailleurs leur réserver un bon accueil: si ce dernier est jugé insuffisant, les Kurenti peuvent se rouler sur le sol de la cour, geste réputé porter malheur pour l'année entière.
Lorsqu'un Kurent retire sa «tête» pour boire ou manger, il ne doit jamais la poser à terre: les récoltes pourraient pourrir et les animaux tomberaient malades. Autrefois, les jeunes filles attachaient un mouchoir au bout de la ježevka, la massue rituelle du Kurent, qu'elles préféraient. Le geste subsiste aujourd'hui, dépouillé de son sens amoureux, comme une marque d'attention et de gratitude.

Lors du Kurentovanje, à Ptuj (Slovénie), en février 2026. | © Visit Ptuj / Stanko Kozel
En 2016, l'éditeur de guides de voyages Lonely Planet a classé le Kurentovanje parmi les dix carnavals les plus remarquables au monde, aux côtés de ceux de Rio de Janeiro, Venise ou La Nouvelle-Orléans. Les origines de cette festivité restent floues. Certains historiens évoquent des traditions illyriennes (un ensemble de tribus antiques qui ont peuplé la zone) ou celtiques, observées entre le premier millénaire avant notre ère et l'époque romaine; celle des Uscoques, populations déplacées d'Europe du Sud-Est réfugiées dans la région lors de l'expansion ottomane; ou encore le culte de Cybèle, déesse de la fertilité, dont les processions bruyantes étaient connues dans l'Empire romain. Seul point de consensus, la dimension historique de cette figure rituelle façonnée par des couches successives de croyances, de migrations et de traditions locales.

Lors du Kurentovanje, à Ptuj (Slovénie), en février 2026. | © Visit Ptuj / Stanko Kozel
La coutume a failli disparaître sous la pression de l'Église au XIXe siècle. Pendant la Seconde Guerre mondiale, les masques et costumes étaient interdits dans l'espace public. Le contexte socialiste de l'après-guerre et l'affaiblissement de l'influence de l'Église ont permis aux figures folkloriques de retrouver une place dans les festivités.

Lors de la deuxième édition du Kurentovanje, à Ptuj (Slovénie), le 12 février 1961. | © Jože Gal / domaine public / Wikimedia Commons
Mais l'idée d'un carnaval structuré à Ptuj n'apparaît qu'en 1955, lors d'une procession organisée par une association culturelle. L'historien local Drago Hasl comprend alors que les traditions villageoises (ainsi que les costumes locaux) sont menacées. Sous sa houlette, la première édition officielle du Kurentovanje a lieu le 27 février 1960. Les costumes traditionnels défilent dans les rues de la ville, les différentes typologies de personnages et leurs coutumes sont expliquées au public par haut-parleurs. Dès l'année suivante (photo ci-dessus), d'autres groupes des villages voisins rejoignent la manifestation et le festival intègre progressivement d'autres traditions carnavalesques slovènes.

Lors du Kurentovanje, à Ptuj (Slovénie), en février 2026. | © Visit Ptuj / Stanko Kozel
De nos jours, le festival dans son intégralité dure environ onze jours, autour du dimanche de carnaval précédant le Carême. La saison du Kurent commence à la Chandeleur, le 2 février, et se poursuit jusqu'au Mardi gras. En 2026, au début du mois de février, il a attiré plus de 100.000 visiteurs et réuni 3.500 participants. Des groupes sont venus des pays proches, comme la Croatie, la Serbie, la Macédoine du Nord, la Hongrie, l'Autriche ou l'Italie, mais également du Japon ou d'ailleurs. Certains ont voyagé depuis Mulhouse (Haut-Rhin).

Lors du Kurentovanje, à Ptuj (Slovénie), en février 2026. | © Visit Ptuj / Stanko Kozel
Dans leurs tournées, les groupes de Kurenti étaient traditionnellement accompagnés d'un ou de plusieurs diables, qui portent un autre masque traditionnel de la région. Le diable ouvre la marche et entre le premier dans la cour des maisons. Il incarnait autrefois la force maléfique à laquelle les Kurenti s'opposaient. Aujourd'hui, le diable endosse le rôle de compagnon ou d'éclaireur, notamment en tête du défilé.

Lors du Kurentovanje, à Ptuj (Slovénie), en février 2026. | © Visit Ptuj / Stanko Kozel
Parmi les premières figures à annoncer l'ouverture de la saison carnavalesque figurent les lanceurs de fouet (bičarji). Dès la nuit suivant la Chandeleur, des hommes et des garçons font claquer de longs fouets tressés en chanvre et en raphia, selon une chorégraphie précise et exigeante. Le bruit sec qui fend la nuit marque symboliquement le début du carnaval. Ils défileront, plus tard, aux côtés des autres personnages du Kurentovanje, pour apporter chance et prospérité tout en chassant les forces obscures.

Lors du Kurentovanje, à Ptuj (Slovénie), en février 2026. | © Visit Ptuj / Črt Goznik
Depuis 1960 se succèdent les danseurs de carnaval, les lanciers, les laboureurs, les transporteurs de troncs, le diable, la mariée de paille, la vieille femme portant son mari, un ours, des poules et coqs, des fées, des Rusas et des gitanes: un monde rituel dense, unique et préservé.

Journaliste, commissaire d'expositions (Musée des arts et métiers, Singapore National design centre) et auteure (La Martinière, Thames et Hudson, Abrams Books), entre Paris et Singapour.





























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