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En se disloquant en un peu plus d’un mois en 2002, une plaque de glace grande comme un département a littéralement lâché les glaciers qu’elle retenait derrière elle

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En se disloquant en un peu plus d’un mois en 2002, une plaque de glace grande comme un département a littéralement lâché les glaciers qu’elle retenait derrière elle. Sur la côte est de la péninsule Antarctique, des chercheurs qui épluchaient chaque jour les images satellite ont vu, stupéfaits, la quasi-totalité de la plateforme Larsen B se fracturer et s’effondrer en un peu plus d’un mois.

À retenir

  • La plateforme Larsen B a perdu 3 250 kilomètres carrés de glace en 35 jours entre janvier et mars 2002
  • La glace flottante ne fait pas monter directement le niveau marin, mais elle retient les glaciers continentaux
  • Les glaciers libérés ont accéléré jusqu’à huit fois, passant de 2-4 à 22-40 gigatonnes de perte annuelle
  • Les satellites MODIS, Envisat et Landsat ont documenté l’effondrement et ses conséquences en temps quasi-réel

Sommaire

  1. Trente-cinq jours pour rayer une plateforme de la carte
  2. Une glace flottante qui ne fait pas monter la mer
  3. Les glaciers libérés, la vraie menace pour le niveau marin
  4. Le fragment qui tient encore

Trente-cinq jours pour rayer une plateforme de la carte

Trente-cinq jours ont suffi à rayer cette plateforme de la carte.

Entre le 31 janvier et le 7 mars 2002, la plateforme a perdu d’un coup 3 250 kilomètres carrés de glace, une surface un peu plus vaste que Rhode Island, projetant un immense champ d’icebergs dans la mer de Weddell. À titre de comparaison, c’est à quelques kilomètres carrés près la superficie du département du Rhône. Le satellite européen Envisat, à peine mis en orbite le 1er mars de la même année, a saisi la fin de cette débâcle quelques jours seulement après son lancement, surprenant les scientifiques par la vitesse de la fracturation. Les caméras du capteur MODIS, embarqué sur le satellite Terra de la NASA, suivaient déjà la scène jour après jour depuis fin janvier, documentant l’agonie de la plateforme presque en direct.

Les glaciologues savaient la structure fragilisée depuis plusieurs saisons. Une succession d’étés inhabituellement chauds avait multiplié l’eau de fonte à la surface de la glace, laquelle s’infiltrait dans les crevasses et les élargissait jusqu’à provoquer la rupture. Larsen B n’était d’ailleurs pas une première : sept ans plus tôt, en janvier 1995, sa voisine Larsen A avait déjà perdu environ 1 500 kilomètres carrés lors d’un effondrement du même type, moins spectaculaire mais annonciateur.

Une glace flottante qui ne fait pas monter la mer

Sa disparition n’a pourtant pas fait grimper le niveau des mers d’un millimètre, contrairement à ce que l’intuition pourrait suggérer. La glace de la plateforme flottait déjà sur l’océan depuis des millénaires, exactement comme un glaçon dans un verre d’eau : son volume immergé occupait déjà la place qu’elle a laissée en fondant. Le rôle réel de Larsen B se jouait ailleurs : sa partie posée sur le fond marin appuyait comme un butoir contre les glaciers continentaux qui s’y engouffraient, ralentissant leur course vers l’océan.

Ce butoir a disparu en un mois.

Les glaciers libérés, la vraie menace pour le niveau marin

La suite s’est jouée dans les mois suivants, mesurée par les radars satellitaires. Les glaciers Hektoria, Green et Evans ont accéléré d’un facteur huit entre 2000 et 2003, tandis que Jorum et Crane accéléraient de deux à trois fois sur la même période. Plus au sud, Flask et Leppard, restés soutenus par un pan de plateforme encore en place, n’ont en revanche pas accéléré, preuve directe que c’est bien le retrait du butoir de glace qui pilotait le phénomène.

Une équipe de l’université du Colorado a confirmé le constat avec des images Landsat 7 : plusieurs glaciers se sont mis à avancer jusqu’à cinq fois plus vite qu’avant l’effondrement. À l’échelle de l’ensemble des glaciers de Larsen A et B, l’accélération a atteint en moyenne 300 %, et la perte de masse est passée de 2 à 4 gigatonnes par an en 1996-2000 à 22 à 40 gigatonnes par an en 2006. Une autre étude, menée au Jet Propulsion Laboratory de la NASA, a chiffré la perte de masse liée à cette accélération à plus de 27 kilomètres cubes par an, avec un amincissement de la glace de plusieurs dizaines de mètres par an. Le glaciologue Ted Scambos, qui a dirigé l’étude du Colorado, résumait la situation en des termes limpides : « The Larsen area can be looked at as a miniature experiment », une expérience grandeur nature sur ce que le réchauffement peut provoquer.

L’ampleur de ces changements illustre à quel point les plateformes glaciaires pèsent sur l’équilibre de masse des calottes et sur leur contribution à la hausse du niveau marin. Les programmes d’observation satellitaire de l’Antarctique ont confirmé le lien : les glaciers qui alimentaient les portions disparues de la plateforme Larsen se sont mis à s’écouler plus vite vers l’océan, avec des conséquences directes sur le niveau des mers.

Le fragment qui tient encore

Un petit morceau de Larsen B a pourtant survécu.

Ce vestige, posé sur la côte de la péninsule Antarctique, couvre encore environ 1 600 kilomètres carrés pour près de 500 mètres d’épaisseur à son point le plus épais. Le glaciologue Ted Scambos, qui continue de le surveiller par satellite, le décrit sans détour : « The Larsen B remnant is still holding back two large glaciers ». Les mêmes outils qui ont capturé la chute de 2002, ICESat, Landsat et MODIS en tête, continuent aujourd’hui de scruter ce fragment pour observer ce qu’il reste de la plateforme et anticiper le sort des glaciers qu’il retient encore.

Sources : earthdata.nasa.gov | esa.int

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