Quatre-vingt-seize crocodiles en 1977, 1 826 en 2025 : la mangrove de Bhitarkanika a vu sa population de crocodiles marins exploser en cinquante ans. Un succès de conservation salué dans le monde entier, mais qui vire au drame pour les habitants de Kendrapara, régulièrement confrontés à des attaques mortelles dans les criques où ils pêchent.
À retenir
- Le programme de conservation lancé en 1975 à Dangmal, basé sur la collecte d'œufs et l'élevage contrôlé, a été officiellement arrêté en 2024 faute de saturation du milieu.
- Les services forestiers recensent 24 décès par attaque de crocodile en six ans dans le district de Kendrapara, un bilan que certains habitants estiment largement sous-évalué.
- L'État verse une indemnisation de 10 lakhs de roupies aux familles des victimes, comme celle de Hemalata Das, tuée en pêchant dans la crique de Galia.
1975-2024 : comment 96 crocodiles sont devenus une armée de 1 826 reptiles
Tout commence en 1975, quand le département des forêts d’Odisha lance un programme de conservation avec l’appui technique de la FAO et du PNUD. Le crocodile marin, Crocodylus porosus pour les intimes, est alors au bord de l’extinction dans la région. Le constat du chercheur Sudhakar Kar, lors du recensement d’hiver 1976-1977, est sans appel : seulement 96 individus survivent dans le sanctuaire, dont à peine 35 adultes.
La méthode employée relève à l’époque d’un pari osé. Plutôt que d’attendre une reproduction naturelle hasardeuse, les équipes ramassent les œufs directement dans la mangrove, les font éclore en conditions contrôlées, puis relâchent les jeunes une fois qu’ils ont une chance réelle de survie. Le premier lâcher a lieu en avril 1977 dans le Dangmal Creek, avec 15 jeunes crocodiles dépassant déjà le mètre de long.
Cinquante ans plus tard, les chiffres donnent le vertige. Le recensement 2025 du département des forêts a dénombré 1 826 crocodiles marins à Bhitarkanika, contre 1 811 l’année précédente, dont 18 spécimens albinos particulièrement rares. Le comptage le plus récent, mené début janvier avec 24 équipes couvrant 54 segments de rivières et de criques, porte même le total à 1 858 individus. La population a tellement bien repris ses droits que le programme d’élevage et de relâcher a été officiellement arrêté en 2024, la saturation du milieu étant atteinte.
Dangmal, la nurserie secrète où naissent les crocodiles les plus redoutés d’Inde
Si Bhitarkanika doit sa réputation à ses reptiles géants, c’est à Dangmal que tout se joue en coulisses. Ce site a été choisi dès l’origine du projet pour sa position stratégique au cœur de la mangrove, sous la direction technique du Dr H. R. Bustard. La toute première ponte collectée, en juillet 1975 sur l’île de Kalibhanjdian, comptait 48 œufs et a donné naissance à 24 nouveau-nés le mois suivant.
Le fonctionnement de cette nurserie relève presque de l’horlogerie. Les agents forestiers repèrent les nids dans la vase des mangroves, récupèrent les œufs avec d’infinies précautions, puis les transfèrent dans des incubateurs à Dangmal où la température et l’humidité sont surveillées de près. Un écart de quelques degrés suffit à déséquilibrer le ratio mâles-femelles, un phénomène bien connu chez les crocodiliens.
Le suivi de la population repose aujourd’hui sur des outils bien plus sophistiqués qu’à l’époque de Bustard. Le recensement 2025 s’est déroulé du 19 au 21 janvier, de jour comme de nuit, avec 22 équipes équipées d’une application nommée Timestamp Camera, capable d’horodater chaque observation à la milliseconde près et de la géolocaliser par GPS. Cette précision a permis d’établir une pyramide des âges détaillée : 585 nouveau-nés, 403 juvéniles d’un an, 328 juvéniles plus âgés, 164 subadultes et 346 adultes dépassant 2,40 mètres.
Kendrapara sous tension : quand la réussite écologique se transforme en cauchemar villageois
Derrière les courbes statistiques flatteuses se cache une réalité beaucoup plus sombre pour les habitants du district de Kendrapara. Hemalata Das, une femme de 57 ans, a été tuée par un crocodile alors qu’elle pêchait la crevette avec d’autres villageoises dans la crique de Galia, près du village de Kharinashi. L’attaque s’est produite en fin d’après-midi dans la zone forestière de Mahakalapada ; elle a succombé à ses blessures à l’hôpital de Kendrapara.
Ce drame n’a rien d’isolé. Les services forestiers recensaient déjà huit morts par attaque de crocodile autour de Bhitarkanika sur les dix-huit mois précédents. Face à ce bilan, l’État a annoncé le versement de 10 lakhs de roupies d’indemnisation à la famille de la victime, une somme équivalant à plusieurs années de revenus pour un foyer rural de la région.
Les registres officiels font état de 24 décès liés aux crocodiles dans le district en six ans. Un chiffre que de nombreux habitants jugent largement sous-estimé, certains avançant un bilan réel dépassant les 50 victimes. L’écart s’explique en partie par les attaques survenues loin des postes forestiers, dans des criques reculées où les corps ne sont pas toujours retrouvés ni déclarés aux autorités.
Ce paradoxe illustre une difficulté bien connue des programmes de conservation réussis : que faire quand une espèce protégée prospère au point de menacer directement les communautés qui vivent à ses côtés ? À Bhitarkanika, la mangrove reste un territoire partagé entre pêcheurs et prédateurs, où chaque sortie en barque comporte désormais un risque que les statistiques, aussi précises soient-elles, ne suffisent pas à effacer.
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