La responsable de cette fermeture au long cours porte un nom presque poétique : la jacinthe d’eau. Cette plante à fleurs mauves, admirée dans les bassins d’ornement des expositions botaniques de la fin du XIXe siècle, figure aujourd’hui parmi les végétaux les plus envahissants de la planète.
Un siècle a suffi pour tout renverser.
Née dans le bassin amazonien, cette plante est restée dans son aire sud-américaine pendant des millénaires faute d’avoir trouvé un agent capable de transporter un fragment dans un autre milieu favorable. Sans intérêt alimentaire, technologique ou médicinal reconnu, elle n’a pas retenu l’attention des découvreurs européens à la recherche de plantes à valeur économique. Il aura fallu un simple engouement esthétique pour tout faire basculer.
À retenir
- La jacinthe d’eau double sa biomasse en cinq à quinze jours dans les conditions favorables.
- Son tapis dense bloque la lumière, asphyxie les poissons et favorise le paludisme en créant des eaux stagnantes.
- Au Bénin, certaines communautés transforment les jacinthes arrachées en biofertilisants et fibres absorbantes.
Sommaire
Une fleur exotique tombée sous le charme des expositions
Ce n’est qu’à la fin du XIXe siècle, à un moment où s’affirme la passion pour les plantes exotiques, que l’aspect ornemental de cette plante flottante à floraison de jacinthe intéresse quelques curieux et esthètes. En 1888, la plante est introduite comme ornementale en Floride, avant de gagner la Californie dans les décennies suivantes. Le scénario se répète ailleurs, presque à l’identique : on la ramène pour la beauté de ses fleurs, on la place dans les bassins d’exposition, et on l’oublie. Personne, à l’époque, n’imagine ce que ce simple geste horticole va déclencher.
Ce sont les jolies inflorescences violettes de la jacinthe d’eau qui ont séduit les voyageurs en Amazonie au XIXe siècle. Rapportée de ces contrées vers l’Afrique, elle a, elle aussi à sa manière, petit à petit colonisé le continent.
L’espèce fait aujourd’hui partie des 100 pires espèces envahissantes selon l’Union internationale pour la conservation de la nature.
Une croissance qui dépasse l’entendement
Les études scientifiques montrent que la jacinthe d’eau double sa biomasse en cinq à quinze jours seulement lorsque les conditions lui sont favorables. Un pied isolé peut ainsi devenir un tapis compact de plusieurs mètres carrés en l’espace de quelques semaines à peine. Dans certaines conditions optimales, elle peut même doubler sa surface occupée en quelques jours à peine.
Ce tapis dense bloque le passage de la lumière vers le fond de l’eau, et les plantes aquatiques immergées, celles qui dépendent du soleil pour leur photosynthèse, dépérissent purement et simplement. La jacinthe d’eau augmente l’évaporation de l’eau, absorbe l’oxygène de l’eau et intercepte la lumière, rendant ainsi l’environnement concerné inhabitable pour de nombreuses espèces. Les poissons suffoquent, les insectes disparaissent, et avec eux tout un pan de la chaîne alimentaire locale. Ce n’est plus un tapis fleuri, c’est une chape.
La jacinthe d’eau se reproduit de manière asexuée, formant rapidement de nouveaux individus par le biais de rhizomes ou de stolons, ce qui lui permet d’étendre son territoire en un temps record. Aucune graine à attendre, aucune saison à respecter : elle avance en continu.
Des fleuves fermés à la navigation
Le résultat se lit depuis les berges.
Une pirogue file à vive allure, puis doit ralentir brusquement avant de s’arrêter : à perte de vue, des jacinthes d’eau bloquent le passage. Ce genre de scène se répète sur des plans d’eau africains envahis depuis des décennies par cette plante aquatique. Les organismes de gestion des milieux aquatiques, confrontés à ce phénomène, décrivent une plante à double visage : décorative dans un jardin, incontrôlable dans un cours d’eau naturel. Ces qualités en font une plante appréciée des passionnés de bassins de jardin, mais aussi la source d’enjeux lourds pour la gestion des milieux aquatiques.
Sa prolifération perturbe la pêche en asphyxiant les poissons, rend difficile la circulation des embarcations, et favorise même le paludisme dans certaines régions. Dans les eaux devenues stagnantes à cause de la densité des jacinthes qui étouffent tout, le moustique porteur du paludisme prolifère, tandis que les poissons qui se nourrissaient de ses larves disparaissent. Une plante de bassin d’exposition transformée, à l’échelle d’un fleuve, en verrou sanitaire et économique. Ce que les jardiniers de la Belle Époque prenaient pour une simple curiosité botanique est devenu, pour des générations entières de riverains, un obstacle quotidien.
Certaines communautés ont fini par retourner le problème à leur avantage. Au Bénin, une entreprise récolte les jacinthes arrachées des lacs, jusqu’à 500 tonnes en une seule année, pour les transformer en ressource. Avec ces plantes séchées, elle fabrique des biofertilisants, des aliments pour animaux et une fibre absorbante pour les huiles et les hydrocarbures. La fleur mauve qui a fermé des fleuves entiers finit ainsi, par endroits, dans un sac d’engrais.
Sources : especes-exotiques-envahissantes.fr | wikhydro.developpement-durable.gouv.fr | quebecnouvelles.com


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