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En puisant le sable de leurs rivières pour bâtir leurs villes, les Indiens ont littéralement fait descendre l’eau sous leurs propres champs

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Chaque jour, des centaines de camions déversent leur cargaison de sable dans les cimenteries de Delhi, Lucknow ou Patna. Ce sable vient des rivières himalayennes et de la plaine du Gange, arraché du lit des cours d’eau pour couler les fondations d’un pays qui bétonne à toute vitesse. Le paradoxe est cruel : en creusant leurs rivières pour construire leurs villes, des millions d’Indiens ont fait chuter le niveau de l’eau sous leurs propres champs, à des dizaines de kilomètres du chantier.

À retenir

  • Pourquoi les puits agricoles se retrouvent soudain à sec à plusieurs kilomètres des rivières ?
  • Un phénomène géomorphologique invisible qui transforme les rivières en drains géants
  • Le Pendjab au bord du gouffre : la nappe pourrait descendre sous 300 mètres d’ici 2039

Sommaire

  1. Le sable, deuxième ressource la plus pillée de la planète
  2. Comment creuser une rivière assèche les champs voisins
  3. Pendjab, laboratoire à ciel ouvert d’une crise hydrique
  4. Une ressource qu’on ne peut pas recharger comme un compteur d’eau

Le sable, deuxième ressource la plus pillée de la planète

Après l’eau, aucune matière première n’est autant extraite que le sable et le gravier. Le Programme des Nations unies pour l’environnement l’a chiffré dans son rapport de référence publié en 2022 : le monde utilise 50 milliards de tonnes de sable et de gravier chaque année, de quoi construire un mur de 27 mètres de large et 27 mètres de haut tout autour de la planète, ce qui en fait la ressource la plus utilisée après l’eau. Une actualisation de ce rapport, publiée début 2026, confirme l’ampleur du phénomène et prévient que la demande de sable pour la construction pourrait grimper jusqu’à 45 % d’ici 2060.

L’Inde figure parmi les tout premiers extracteurs mondiaux, portée par un secteur du BTP en croissance continue. Un chiffre suffit à mesurer l’accélération : l’utilisation de sable de rivière dans le secteur du bâtiment indien est passée de 630 à 1 400 millions de tonnes entre 2010 et 2020. Plus de deux fois plus en une décennie, à peu près la vitesse à laquelle grandissent les mégapoles du sous-continent. Le sable fluvial, lui, ne se reconstitue qu’à l’échelle géologique, sur des siècles voire des millénaires, quand les carrières se vident en quelques saisons de mousson.

Le mécanisme n’a rien de mystérieux pour les géomorphologues, mais il reste largement invisible pour l’automobiliste qui longe un fleuve à sec. Quand des pelleteuses ou des pompes retirent le sable directement dans le chenal, elles abaissent mécaniquement le fond du lit. Les chercheurs appellent cela l’incision : l’incision du lit fluvial entraîne généralement le drainage de la nappe alluviale vers un niveau plus bas, ce qui provoque une perte de stockage de l’aquifère et un abaissement de la nappe dans la plaine environnante.

Concrètement, la rivière agissait jusque-là comme un vase communicant avec les nappes souterraines qui bordent son cours : elle les alimentait, elles la soutenaient en période sèche. Une fois le lit surcreusé, l’eau des sols voisins se met à fuir vers ce nouveau point bas. Les changements s’étendent aux plaines adjacentes, où les terres agricoles s’érodent et où les niveaux d’eau souterraine locaux déclinent, l’eau s’infiltrant en sous-sol le long de gradients hydrauliques accentués, des nappes de la plaine vers le chenal approfondi. Les puits agricoles, souvent peu profonds, se retrouvent brutalement à sec, parfois à plusieurs kilomètres du site d’extraction. Certaines études documentent des baisses locales de la nappe supérieures à un mètre, avec des conséquences directes sur la disponibilité en eau douce pour l’irrigation.

Ce phénomène touche particulièrement les rivières himalayennes, où l’extraction s’est intensifiée sans réel contrôle. Ces effets sont désormais répandus sur plusieurs rivières himalayennes et considérés comme un géorisque majeur dans la région. Le Ganges lui-même n’est pas épargné : des travaux menés sur son bassin ont montré que le sable disparaît plus vite qu’il ne se dépose, fragmentant le fleuve en tronçons déconnectés les uns des autres.

Pendjab, laboratoire à ciel ouvert d’une crise hydrique

Nulle part ailleurs en Inde le lien entre pression sur la ressource et effondrement de la nappe n’est aussi mesurable que dans les plaines du Pendjab, grenier à blé et à riz du pays. Les relevés de la Central Ground Water Board, l’organisme fédéral chargé de surveiller les eaux souterraines, dressent un constat sévère. Selon une évaluation par blocs réalisée en 2020, la plupart des districts du Pendjab affichaient une surexploitation des niveaux d’eau souterraine, certains étant même classés en zone critique.

Les chiffres transmis au Parlement indien précisent l’ampleur du déséquilibre : au moins 33,85 milliards de mètres cubes d’eau sont extraits chaque année dans l’État, contre une recharge annuelle de seulement 22,8 milliards de mètres cubes, et sur les 150 blocs évalués, au moins 117 étaient jugés surexploités, soit plus de 75 % du territoire administratif surveillé. Dans certaines zones du centre de l’État, l’extraction a déjà atteint 150 à 200 mètres de profondeur dans la plupart des endroits du Pendjab central. Un comité de surveillance du Tribunal vert national a même averti que le niveau de la nappe pourrait descendre sous les 300 mètres d’ici 2039 si rien ne change.

Le sable n’est évidemment pas seul responsable : la riziculture intensive, gourmande en eau, et le pompage massif pour l’irrigation pèsent tout autant dans la balance. Mais l’extraction fluviale agit comme un accélérateur silencieux, en sapant littéralement le socle qui retient l’eau près de la surface. Certains organismes géologiques indiens ont d’ailleurs publié des recommandations spécifiques face à ce risque : le Geological Survey of India a émis des directives pour limiter les dégâts massifs que l’extraction de sable en lit de rivière peut provoquer, dont l’abaissement de la nappe dans une plaine alluviale.

Une ressource qu’on ne peut pas recharger comme un compteur d’eau

Le sable qui manque aujourd’hui sous un champ du Pendjab ou du Bihar ne sera pas remplacé la saison prochaine. Contrairement à l’eau de pluie, qui recharge une nappe en quelques mois, le grain de sable met des dizaines de milliers d’années à se former par érosion des roches montagneuses avant d’être transporté par les fleuves. Plusieurs États indiens expérimentent désormais des cartographies satellites pour repérer les zones où l’extraction dépasse largement la capacité de renouvellement naturelle, une piste que les chercheurs présentent comme le seul levier réaliste avant que d’autres régions agricoles ne suivent le chemin déjà tracé par le Pendjab.

Sources : spacedaily.com | sansad.in

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