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En posant un avion sur le toit d’un camion de 17 mètres en 1939, un ingénieur de Chicago a littéralement envoyé en Antarctique un engin que la glace a fini par avaler

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Un avion posé sur le toit d’un camion de 17 mètres : c’est le pari de Thomas Poulter, scientifique de l’Armour Institute of Technology de Chicago, qui a envoyé en Antarctique le Snow Cruiser en 1939. L’engin a été abandonné en 1941 et aperçu une dernière fois sous la neige en 1958. Depuis, il n’a jamais été retrouvé.

Personne ne l’a revu depuis 1958.

À retenir

  • Le Snow Cruiser, conçu en onze semaines par l’ingénieur Thomas Poulter, pesait entre 20 et 34 tonnes et embarquait un monoplan Beechcraft sur son toit.
  • Le trajet de Chicago à Boston en 1939 a provoqué un embouteillage géant : plus de 72 000 voitures bloquées autour du monstre.
  • Ses pneus lisses ont patinés sur la glace antarctique, transformant le véhicule en simple refuge plutôt qu’en engin de reconnaissance.
  • Aperçu pour la dernière fois en 1958 sous 7 mètres de neige, le Snow Cruiser a probablement basculé dans l’océan Austral avec la barrière de Ross.

Sommaire

  1. Un géant construit en onze semaines
  2. Un premier trajet qui annonçait la suite
  3. Un abri plutôt qu’un véhicule
  4. Où est-il passé ?

Un géant construit en onze semaines

Poulter avait été le second de l’amiral Richard Byrd lors de sa deuxième expédition antarctique, et il en avait rapporté l’idée d’une base roulante, après avoir failli mourir bloqué dans un camp isolé. Le contexte géopolitique a fait le reste : l’Allemagne revendiquait une portion du continent, la Nouvelle-Souabe, et l’on prêtait à Berlin le projet d’y installer une base de sous-marins. Washington cherchait donc à marquer sa présence, et la troisième expédition américaine en Antarctique se préparait.

Les plans ont été présentés aux autorités le 29 avril 1939. Les travaux ont commencé le 8 août et ont duré onze semaines, avec moins de six mois au total pour tout concevoir. Poulter a convaincu plus de 70 entreprises de fournir matériel, espace de laboratoire et équipements. La facture, estimée à 150 000 dollars, a été prise en charge par la fondation de recherche de l’Armour Institute, qui devait ensuite prêter l’engin au gouvernement.

Sur le papier, la bête impressionnait. Deux moteurs diesel Cummins alimentaient des moteurs électriques, les roues de trois mètres de diamètre pouvaient se rétracter pour franchir les crevasses, et la direction sur les quatre roues autorisait même à avancer en crabe. Les concepteurs promettaient 48 km/h sur sol dur et 8 000 kilomètres d’autonomie, avec de quoi loger quatre ou cinq personnes pendant un an, laboratoire, chambre noire et petit atelier mécanique compris.

Sur le toit trônait un monoplan Beechcraft, destiné à la reconnaissance aérienne.

Avec ses 17 mètres, le Snow Cruiser avait la longueur d’un bus articulé, mais un poids sans commune mesure : les sources donnent entre 20 et 34 tonnes selon les mesures retenues.

Un premier trajet qui annonçait la suite

Le 24 octobre 1939, le moteur démarre pour la première fois aux ateliers Pullman, près de Chicago, et l’engin s’élance vers Boston, 1 640 kilomètres plus loin. Près de Gomer, dans l’Ohio, une direction endommagée l’envoie dans un ruisseau, où il reste trois jours. À Framingham, dans le Massachusetts, la presse locale a décrit le pire embouteillage du monde, avec plus de 72 000 voitures bloquées autour du monstre, soit à peu près la population d’Antibes. Le 15 novembre, il embarque sur le North Star avec le reste de l’expédition de Byrd.

L’arrivée à Little America, dans la baie des Baleines, début janvier 1940, tourne vite au fiasco. Il faut construire une rampe en bois pour le débarquer, et une roue passe à travers pendant la manœuvre. L’engin n’avait de toute façon jamais touché la neige : sa construction, de l’été à l’automne à Chicago, n’avait laissé aucune place à des essais sur glace.

Les pneus lisses, choisis pour éviter que la neige s’y incruste et conçus à l’origine pour un véhicule de marais, patinaient sur la glace, même avec des chaînes. Trop lourd, pas assez puissant, le Snow Cruiser a mis du temps à couvrir les quelque trois kilomètres qui le séparaient de la base.

Poulter est reparti le 24 janvier 1940, toujours convaincu de son idée.

Un abri plutôt qu’un véhicule

Le colosse n’a pas été inutile pour autant. Les scientifiques y ont vécu pendant leurs mesures sismiques, leurs relevés de rayons cosmiques et leurs carottages de glace, à l’abri dans une cabine chauffée et bien isolée. Poulter voulait y retourner avec des pièces améliorées.

Quand le camp a été évacué en 1941, l’engin est resté sur place, rangé dans un garage creusé dans la glace et signalé par des perches de bambou. En 1946, la marine américaine l’a retrouvé lors de l’opération Highjump, et l’on a rapporté qu’il ne lui fallait que de l’air dans les pneus et une remise au point pour repartir. Douze ans plus tard, en 1958, une expédition n’a repéré le site que grâce aux perches qui dépassaient encore de la neige. Un bulldozer a dégagé l’engin, enfoui sous environ 7 mètres de neige.

À l’intérieur, tout était resté comme l’équipage l’avait laissé, avec papiers, magazines et mégots éparpillés. Les équipes ont creusé jusqu’au bas des roues et ont pu mesurer la quantité de neige tombée depuis l’abandon. Puis elles sont reparties, et personne n’est revenu.

Où est-il passé ?

Little America III reposait sur la barrière de Ross, une plateforme de glace qui perd régulièrement des morceaux entiers dans la mer. Le site a été emporté au début des années 1960. En 1963, l’équipage du brise-glace USS Edisto a repéré dans la mer de Ross un iceberg dont la tranche laissait voir des vestiges du camp.

Dans une étude publiée en 2005, les chercheurs Ted Scambos et Clarence Novak ont avancé que le Snow Cruiser se trouvait sans doute sur un autre bloc, détaché séparément, ou cassé de celui qu’avait croisé l’Edisto. À partir de cartes du camp, de photos et de la dynamique de vêlage, ils estimaient que les ruptures survenues depuis avaient exposé l’ancien front de glace de 1962, ce qui ouvrait une fenêtre de recherche pour un éventuel épave coulée. Une rumeur d’enlèvement par les Soviétiques pendant la guerre froide a circulé, mais rien ne l’a jamais étayée : l’hypothèse la plus probable reste le fond de l’océan Austral ou une couche de glace trop profonde.

Le site de Little America V, la base américaine de 1957-1958 construite sous la neige, a lui aussi pris la mer en 1987, sur l’iceberg B-9.

Sources : rarehistoricalphotos.com | simpsonstreetfreepress.org

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