En posant trois miroirs de 17 m² à 450 mètres au-dessus de leur place, Les habitants de Rjukan, petite ville norvégienne, ont littéralement décroché le soleil de la montagne. Le geste tient en une ligne : 3 héliostats, soit 51 m² de surface réfléchissante au total, accrochés à flanc de paroi. L’effet, lui, se lit au sol, avec une tache de lumière elliptique d’environ 600 m² sur la place du centre-ville, là où l’ombre s’installerait sans eux pendant tout l’hiver.
Début octobre, la place de Rjukan vient de perdre son soleil direct.
À retenir
- Trois héliostats de 17 m² reflètent le soleil sur 600 m² de place centrale à Rjukan
- La vallée norvégienne reste sans soleil direct de septembre à mars à cause de la montagne Gaustatoppen
- Le projet imaginé par Sam Eyde il y a un siècle a été concrétisé par l’artiste Martin Andersen en 2013
Sommaire
Une vallée qui range le soleil derrière la montagne
Rjukan occupe le fond de la vallée étroite du Vestfjord, et la montagne Gaustatoppen, au sud, joue le rôle de paravent géant. De septembre à mars, aucun rayon direct n’atteint le centre-ville. Le soleil continue d’exister, bien sûr, mais il reste plus haut : les sommets le reçoivent, le fond de vallée non. La ville a été fondée par l’industriel Sam Eyde pour une centrale hydroélectrique, et c’est visiblement l’eau qui a dicté l’emplacement, pas la lumière.
Avant les miroirs, la réponse tenait en un téléphérique. Pour croiser le soleil en hiver, les habitants quittaient leur place et montaient en cabine vers les hauteurs, là où la lumière arrivait encore.
Deux solutions s’offraient donc à une ville privée de lumière : déplacer les gens vers le soleil, ou déplacer le soleil vers les gens. Le téléphérique faisait la première. Les miroirs font la seconde, sans que personne ait à quitter la place.
Un siècle entre l’idée et le premier rayon
Sam Eyde, déjà lui, avait imaginé la parade environ 100 ans avant l’inauguration : des miroirs posés en hauteur pour renvoyer la lumière vers la ville qu’il venait de fonder. L’idée est restée sur le papier, sans suite concrète. En 2005, l’artiste Martin Andersen, habitant de Rjukan, l’a sortie du tiroir pour la reprendre à son compte.
Le profil du porteur de projet détonne : un artiste, pas un ingénieur ni un élu. Entre sa reprise de l’idée en 2005 et le premier rayon sur la place, 8 années se sont écoulées.
Le 30 octobre 2013, la place de Rjukan reçoit enfin sa lumière réfléchie. Les trois héliostats sont posés sur la paroi, au-dessus de la ville, comme trois vigies tournées vers le ciel. Un héliostat est un miroir qui pivote pour suivre le soleil et renvoyer son éclat toujours vers le même point. Ici, les trois visent la même cible : la place.
Le 30 octobre prochain, le dispositif fêtera ses 13 ans.
Des chiffres qui jouent dans deux catégories
Additionnez les miroirs : 3 fois 17 m², soit 51 m², à peu près la surface d’un grand deux-pièces. Regardez ensuite la tache de lumière : environ 600 m², de quoi couvrir plus de deux courts de tennis. Le rapport tourne autour de 1 pour 12, c’est-à-dire qu’un mètre carré de miroir éclaire une douzaine de mètres carrés de place. Aucun moteur ne fabrique cette lumière, elle existe déjà là-haut, il suffit de la dévier.
Quelques repères d’altitude aident à saisir l’ampleur de l’ensemble. Les miroirs sont installés à 742 m, et environ 450 m les séparent de la place, soit la hauteur de la tour Eiffel augmentée d’un bon tiers. À cette hauteur, le soleil direct frappe encore la paroi, alors que le centre-ville, lui, est déjà dans l’ombre.
Chacun a déjà testé le principe à petite échelle : une montre ou un miroir de poche renvoie un éclat de fenêtre sur un plafond. À Rjukan, la même physique s’applique à l’échelle d’une montagne, avec 80 à 100 % de la lumière captée restituée, selon les sources consultées.
Le soleil, lui, ne reste pas immobile : il glisse d’est en ouest et son angle change au fil des heures. Les héliostats compensent en pivotant, ce qui garde la tache arrimée à la place au lieu de la laisser filer sur les façades. Un miroir fixe ne l’éclairerait que brièvement, le temps que le reflet passe.
Ce que la place offre, et ce qu’elle ne promet pas
À mes yeux, la leçon est moins technique que collective. Une communauté a décidé que la lumière du jour méritait d’être traitée comme un équipement public, au même titre qu’un banc ou un lampadaire, et elle a trouvé le moyen de l’installer là où elle manquait.
Un miroir ne fabrique pas de lumière, il la redistribue. Sans soleil au-dessus de la montagne, il n’y aurait rien à renvoyer, et par temps couvert la tache s’éteindrait vraisemblablement. Qui veut voir le dispositif à l’œuvre a donc intérêt à viser une journée dégagée entre octobre et mars, quand la place est privée de soleil direct. Le contraste est alors le meilleur argument : une tache de clarté au milieu d’une ville à l’ombre.
Hors de cette ellipse d’environ 600 m², Rjukan attend toujours mars.


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