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En plantant un phare de bois au bout du monde en 1884, l’Argentine a littéralement allumé une lumière que les marins ne verraient presque jamais

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D’un côté, une lumière conçue pour percer les ténèbres et sauver des vies. De l’autre, un brouillard si tenace qu’il a rendu cette même lumière presque inutile. C’est cette contradiction qui résume le destin étrange d’un petit édifice de bois planté à l’extrémité la plus reculée de la Patagonie argentine. Construit en 1884, ce phare n’aura veillé sur les eaux australes que pendant huit années avant d’être abandonné, puis oublié durant près d’un siècle. Son histoire, pourtant, ne s’arrête pas là : elle traverse un roman de Jules Verne, une expédition militaire, et se termine, contre toute attente, par une renaissance venue de France.

À retenir

  • Le phare de San Juan de Salvamento, construit en 1884 sur l’île des États en Terre de Feu, fut abandonné dès 1901 à cause du brouillard qui rendait sa lumière inefficace.
  • Jules Verne s’en inspira pour son roman Le Phare du bout du monde, publié en 1905, ce qui lui donna son surnom.
  • En 1994, le navigateur français André Bronner initia sa reconstruction, et la réplique s’alluma le 26 février 1998.

Un phare né d’une expédition militaire, pas d’un simple besoin maritime

Un phare né d'une expédition militaire, pas d'un simple besoin maritimeCrédit : © San Juan de Salvamento

Le phare de San Juan de Salvamento se dresse sur l’île des États, en Terre de Feu, à l’extrémité la plus australe de la Patagonie argentine. Il s’agit du plus ancien phare d’Argentine et du tout premier jamais construit dans ces eaux australes. Mais contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, cet édifice n’est pas né d’une simple volonté de baliser une route maritime dangereuse. Il fut érigé en 1884 sous le commandement du commodore Augusto Lasserre, dans le cadre d’une expédition bien plus vaste, qui visait à installer sur place une sous-préfecture maritime, une prison et une station de sauvetage au Cap San Juan.

La structure elle-même avait de quoi surprendre : une maison en bois de hêtre à seize côtés, haute de seulement 5 mètres pour 9 mètres de diamètre, éclairée par huit lampes à kérosène équipées de lentilles de Fresnel. Un bâtiment modeste, presque artisanal, pour surveiller les eaux australes.

Quand une lumière puissante ne suffit pas à percer le brouillard austral

Perché à 60 mètres au-dessus des flots, le phare aurait pu, en théorie, offrir une visibilité redoutable. Mais la réalité en mer fut tout autre. Sa lumière, jugée trop faible, se retrouvait régulièrement masquée par le brouillard, ce phénomène si caractéristique des eaux australes. Résultat : les naufrages continuèrent de se multiplier autour de l’île du Nouvel An, malgré la présence du phare censé les prévenir.

Face à ce constat d’échec, le gouvernement argentin prit une décision radicale en 1901 : construire un nouveau phare, plus performant, sur l’île de l’Observatoire. Ce phare du Nouvel An fut achevé en 1902, condamnant du même coup San Juan de Salvamento à l’abandon après à peine huit ans de service. Une existence brève pour un ouvrage pensé pour durer bien plus longtemps.

Le roman de Jules Verne qui a immortalisé une ruine que personne ne visitait plus

C’est là que l’histoire prend un tournant inattendu. Alors que le phare tombait peu à peu en ruines, loin de tout regard, Jules Verne achevait en 1901 la première version d’un roman qui allait, sans le savoir encore, sauver ce petit bâtiment de l’oubli total. L’ouvrage, publié en 1905 après la mort de l’écrivain, s’intitulait Le Phare du bout du monde. Un titre qui allait devenir, bien plus tard, le surnom définitif de San Juan de Salvamento.

Pendant près d’un siècle, pourtant, cette référence littéraire resta purement symbolique. Le phare, lui, continuait de se dégrader dans l’indifférence générale, à des milliers de kilomètres de tout lecteur curieux de venir vérifier si la fiction correspondait encore à la réalité.

Un navigateur français retrouve les vestiges et relance la construction à l’autre bout du monde

Un navigateur français retrouve les vestiges et relance la construction à l'autre bout du mondeCrédit : © San Juan de Salvamento

Il faudra attendre 1994 pour que le destin du phare bascule à nouveau, grâce à un navigateur français, André Bronner. Fasciné par le roman de Jules Verne, il entreprit de retrouver les vestiges du bâtiment original, puis d’organiser sa reconstruction à travers l’Association du Phare du Bout du Monde, basée à La Rochelle. Un projet aussi ambitieux qu’improbable : reconstruire, sur un autre continent, une réplique fidèle d’un phare tombé dans l’oubli.

Les matériaux de la réplique furent d’abord transportés par bateau jusqu’à Ushuaia, avant d’être acheminés jusqu’à l’île des États, où elle fut finalement reconstruite. Elle s’alluma pour la première fois le 26 février 1998, ravivant symboliquement une flamme éteinte depuis près d’un siècle. Ce projet transatlantique bénéficia du soutien des autorités de Terre de Feu et d’Ushuaia, de la Marine argentine, du gouvernement français, d’entreprises privées, ainsi que des municipalités de Nantes et de La Rochelle. En 2000, une seconde réplique vit même le jour, cette fois en mer, sur pilotis, au large de La Rochelle, comme un écho français à l’histoire argentine.

De la Patagonie la plus isolée aux côtes atlantiques françaises, ce petit phare de bois aura donc traversé les continents, les époques et même la fiction pour retrouver une seconde vie. Une trajectoire aussi improbable que touchante, qui rappelle que certains monuments doivent parfois leur survie non pas à leur utilité première, mais à l’imaginaire qu’ils ont su inspirer. Reste une question ouverte : combien d’autres ruines oubliées attendent, quelque part, qu’un roman ou une passion vienne un jour les tirer de l’anonymat ?

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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