L’eau que boivent 270 000 habitants de Provence doit l’essentiel de sa présence sous terre à des prés de foin. Selon le Symcrau, le syndicat qui gère la nappe de la Crau, l’irrigation des prairies assure environ 70 % de sa recharge, la pluie apportant le reste. Chaque année, 300 millions de m³ d’eau de la Durance sont déversés sur les prairies, et 200 millions de m³ de cet arrosage s’infiltrent dans les cailloutis.
La prise d’eau se situe à Lamanon, sur le canal EDF.
À retenir
- Des prairies irriguées assurent environ 70 % de la recharge de la nappe de la Crau.
- Le canal EDF déverse chaque année 300 millions de m³ d’eau de la Durance sur 14 000 hectares.
- La nappe monte en été, au moment où les prélèvements d’eau potable sont les plus forts.
- Sans les canaux creusés depuis 1554, la nappe ne recevrait presque rien de la Durance.
Sommaire
300 millions de m³ pour 14 000 hectares de prairies
300 millions de m³, c’est l’équivalent d’environ 120 000 piscines olympiques de 2 500 m³. Répartis sur 14 000 ha de prairies irriguées, cela donne plus de 21 000 m³ par hectare et par an, soit une lame d’eau de plus de 2 mètres si tout restait en surface. Le canal EDF qui alimente le réseau est lui-même rempli depuis Serre-Ponçon. Ensuite, l’eau descend par gravité dans les rigoles, sans pompe, jusqu’aux parcelles du foin de Crau (une AOP).
Les agriculteurs se partagent la ressource par tour d’eau : chacun ouvre puis referme les martelières à son tour pour submerger ses prés. Les irrigations s’étalent de fin mars à fin septembre.
Résultat : la nappe monte en été, pas en hiver.
Ce régime est l’inverse de celui des nappes méditerranéennes classiques, qui gonflent avec les pluies d’automne et d’hiver. Dans le sud-ouest de la plaine, où il n’y a pas de prairies irriguées, on retrouve d’ailleurs des hautes eaux hivernales dues à la pluie. Cette recharge estivale tombe au bon moment, puisque l’été est aussi la saison où les prélèvements d’eau potable atteignent leur pic.
Reste à savoir ce que vaut ce 70 %. Les documents divergent un peu : 70 % chez le Symcrau et la filière du foin, 66 % sur la plateforme publique consacrée aux paiements pour services environnementaux, « un peu plus des 2/3 » dans un document d’un contrat de canal. Tous ces chiffres viennent de gestionnaires ou de la filière, et aucune étude indépendante qui les recoupe n’est ressortie de mes recherches. Même flottement pour la population desservie, 270 000 habitants selon le Symcrau en 2020, près de 300 000 dans d’autres textes, mais l’ordre de grandeur reste le même partout : les deux tiers au moins.
Une rivière détournée en 1554, du foin depuis le XVIIIe siècle
Le 17 août 1554, Adam de Craponne obtient le droit de dériver la Durance. L’eau atteint Salon le 20 avril 1559, soit moins de cinq ans plus tard, et une branche vers Arles voit le jour en 1582 avec les frères Ravel.
Le foin n’était pourtant pas le projet de départ. Le canal alimentait d’abord des moulins et des jardins, et l’irrigation du coussoul, cette steppe de pierres, pour produire du fourrage date du XVIIIe siècle. Le sol, fait de cailloutis, de galets et de poudingues déposés par l’ancien delta de la Durance, laisse passer l’eau comme un crible.
Sans les canaux, la nappe de la Crau ne recevrait rien de la Durance.
Une nappe à découvert, sous pression
La nappe s’étend sur 550 km² entre Arles, Salon-de-Provence et Fos-sur-Mer. Elle se trouve généralement à moins de 10 mètres sous le sol, et un autre document avance même 1 à 5 mètres selon les secteurs.
Aucune couche imperméable ne la protège.
Les prélèvements dépassent largement la recharge naturelle par les précipitations, rappelle la plateforme publique consacrée aux paiements pour services environnementaux. Le bon état de la masse d’eau dépend donc du maintien d’une recharge artificielle suffisante, issue du système Durance-Verdon. Y puisent l’eau potable, mais aussi l’arboriculture, le maraîchage et le complexe sidérurgique et pétrochimique du port de Marseille-Fos.
Le Symcrau identifie trois menaces : l’urbanisation des prairies, les difficultés économiques de la filière et une eau de la Durance exposée au changement climatique. Le Comité du Foin de Crau pointe de son côté le poids de la main-d’œuvre que réclame l’irrigation traditionnelle, face au faible chiffre d’affaires du foin.
Dans son cahier d’acteur de septembre 2020 pour le débat public sur la liaison Fos-Salon, le Symcrau demande, en compensation, la « relocalisation des prairies irriguées ». Une prairie qui disparaît sous le béton retire de la recharge, il faut donc en recréer une ailleurs. Le syndicat a aussi contractualisé avec 26 exploitants, rémunérés selon 6 indicateurs de services environnementaux, dans un dispositif prévu sur 2020-2025.
Pour mesurer l’enjeu, les 200 millions de m³ infiltrés chaque année représentent plus du tiers des 550 millions de m³ que contiendrait la nappe, d’après l’estimation du Symcrau.
Sources : symcrau.com | pse-environnement.developpement-durable.gouv.fr | contratdecanalcrausudalpilles.over-blog.com


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