Avril 2003 : les forces américaines s’installent au cœur de Babylone, et les sacs de sable censés protéger leurs soldats sont d’abord remplis avec la terre du site lui-même, pleine de tessons et de fragments d’os. Le camp occupe 150 hectares au milieu d’un site de 900 hectares, soit plus de 200 terrains de football posés sur un sixième de la cité antique. Il héberge 2 000 soldats au départ, l’équivalent d’un gros bourg de garnison planté sur l’une des capitales les plus célèbres de l’Antiquité.
Le nom de Camp Alpha date du 2 septembre 2003.
À retenir
- Un camp de 150 hectares occupe une partie du site antique de Babylone entre avril 2003 et décembre 2004.
- Environ 300 000 m² du site sont recouverts de gravier importé, soit 30 hectares.
- Un ordre du 3 novembre 2003 interdit de remplir les sacs avec la terre du site, sans retrait des apports précédents.
Sommaire
Un camp de 150 hectares posé sur la ville de Nabuchodonosor
Le British Museum situe l’établissement du camp par les forces américaines en avril 2003. L’UNESCO précise que la coalition occupe le site le 21 avril 2003. Le commandement passe aux forces polonaises en septembre 2003, mais l’infrastructure est réalisée pour l’essentiel par KBR (Kellogg Brown & Root), une entreprise américaine. En décembre 2004, il reste moins de 400 soldats, et le site est rendu à l’organisme irakien des antiquités, le SBAH, le 22 décembre 2004.
Cette chronologie complique la recherche des responsabilités. Les rapports parlent de « coalition », de force multinationale et de KBR, et le gravier comme les tranchées couvrent toute la période : impossible de répartir les dégâts entre la phase américaine, d’avril à septembre 2003, et la phase sous commandement polonais, jusqu’en décembre 2004.
Gravier, héliport, tranchées : ce que le sol a encaissé
Le rapport de John Curtis, du British Museum, estime qu’environ 300 000 m² du site ont été recouverts de gravier, soit 30 hectares, l’équivalent de plus de 40 terrains de football. Ce gravier venait de l’extérieur, parfois compacté et traité chimiquement, et servait aux parkings, aux logements, au stockage et à l’héliport. Le rapport prévient qu’il finira par s’infiltrer dans les dépôts archéologiques, ce qui mélange des matériaux modernes à des couches vieilles de plus de 2 500 ans.
L’héliport a été aménagé sur un ancien parking asphalté de 50 m sur 100 m. Il a ensuite été agrandi de 50 m sur 200 m, près de la voie processionnelle et du temple de Ninmah.
Les rapports recensent aussi environ une douzaine de tranchées. L’une d’elles, orientée est-ouest près de l’Etemenanki, la ziggourat, mesure environ 170 m au pas selon le British Museum, et 162 m de long sur 1 à 1,5 m de large et 2 m de profondeur selon l’UNESCO. Ses déblais contenaient des fragments de briques inscrites au nom de Nabuchodonosor, le roi bâtisseur du VIe siècle avant J.-C. Dans son rapport de 2009, l’UNESCO constate qu’elle a commencé à s’effondrer.
Une seconde tranchée, de 62 m de long pour 2,5 m de profondeur, se trouve à l’angle nord-est de la ziggourat. La tranchée de 162 m n’est, elle, ni datée ni attribuée à une nation précise, et c’est donc à la coalition que l’on doit s’en tenir.
Des sacs de terre antique et un ordre venu après des mois
Le détail le plus parlant tient dans les sacs. D’après le rapport du British Museum, les sacs de sable et les barrières HESCO ont d’abord été remplis avec de la terre ramassée sur le site archéologique de Babylone. On y retrouvait des tessons de céramique et des os.
Le 3 novembre 2003, un ordre met fin à cette pratique.
Désormais, seule de la terre venue de l’extérieur doit servir au remplissage. Mais elle contamine à son tour le site, selon la même logique que le gravier importé, et rien n’indique que ces apports aient été retirés ensuite.
Porte d’Ishtar et voie processionnelle, les monuments les plus connus touchés
Neuf dragons mušhuššu de la porte d’Ishtar, en briques moulées, ont été endommagés.
La voie processionnelle, qui date du VIe siècle avant J.-C., a vu son pavement brisé par le passage d’un véhicule lourd. Trois rangées de blocs de béton de 2 tonnes chacun, le poids d’un gros SUV, avaient en outre été posées dessus. Elles n’ont été retirées par hélicoptère que le 29 novembre 2004. La restitution du site à l’Irak est intervenue 23 jours plus tard.
John Curtis, qui a rédigé le rapport sur la réunion de Babylone tenue du 11 au 13 décembre 2004, compare la situation à l’installation d’un camp militaire autour de la Grande Pyramide d’Égypte ou de Stonehenge. Le Guardian a publié cette comparaison le 15 janvier 2005.
Le rapport final de l’UNESCO sur l’évaluation des dégâts date du 26 juin 2009. En 2021, le New York Times rappelait que des sous-traitants militaires américains avaient construit une base sur le site, creusé des tranchées, fait rouler des blindés sur ses rues fragiles et rempli des sacs de terre mêlée de poteries et d’os. Babylone, elle, a été inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO en juillet 2019, soit plus de 14 ans après le départ des soldats.


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