Implanter une dent dans l’œil d’un patient aveugle pour lui rendre la vue : voilà qui ressemble à une idée tout droit sortie d’un roman de science-fiction. Pourtant, cette technique existe bel et bien depuis les années 1960, et elle continue aujourd’hui de sauver des regards là où la médecine moderne échoue.
À retenir
- L'ostéo-odonto-kératoprothèse (OOKP), mise au point par Benedetto Strampelli dans les années 1960, consiste à implanter une canine et son os de soutien dans l'œil pour y fixer un cylindre optique, car la dentine empêche le rejet de l'implant.
- En février 2025, l'hôpital Mount Saint Joseph de Vancouver a réalisé cette technique en deux temps sur trois patients aveugles, dont Brent Chapman, qui ont recouvré la vue à des degrés divers.
- Une étude de 2005 a montré un taux de survie des implants de 85 % après dix-huit ans, confirmé par une étude de 2022 révélant 94 % de survie anatomique jusqu'à 30 ans de suivi.
Une dent pour voir : l’idée folle qui a défié la médecine
Imaginez perdre la vue non pas à cause d’un problème de rétine ou de nerf optique, mais parce que la surface de votre œil, la cornée, est devenue totalement opaque. Dans ce cas précis, aucune greffe de cornée classique ne fonctionne, car le tissu receveur ne peut plus accueillir de nouvelle cornée transparente. C’est exactement le mur auquel se heurtaient certains patients il y a plus de soixante ans.
C’est là qu’intervient Benedetto Strampelli, chirurgien italien qui met au point au début des années 1960 une solution aussi audacieuse qu’ingénieuse. Son raisonnement est simple sur le papier : puisque le corps rejette presque tous les matériaux étrangers placés dans l’œil, pourquoi ne pas utiliser un tissu que l’organisme du patient reconnaît déjà comme sien ? Sa réponse tient en un mot, une dent.
La technique porte un nom barbare, l’ostéo-odonto-kératoprothèse, souvent abrégée en OOKP. Derrière ce terme se cache une prouesse chirurgicale consistant à prélever une canine du patient, accompagnée de son os de soutien, pour en faire le support naturel d’une lentille optique artificielle. Le principe a traversé les décennies sans réelle concurrence.
Preuve que cette idée n’a rien perdu de sa pertinence, elle a été utilisée récemment au Canada. En février 2025, l’hôpital Mount Saint Joseph de Vancouver a réalisé la toute première étape d’une OOKP jamais pratiquée dans le pays, sur trois patients aveugles depuis de nombreuses années.
Canine, mâchoire et cylindre optique : l’anatomie d’un miracle chirurgical
Concrètement, comment une dent peut-elle aider un œil à voir ? Tout repose sur un matériau que l’on ne soupçonnerait jamais aussi utile en ophtalmologie, la dentine. Selon le Dr Greg Moloney, qui a dirigé l’opération vancouvéroise aux côtés du chirurgien maxillo-facial Shannon Webber, c’est précisément ce tissu dentaire qui empêche le corps de rejeter l’implant optique en plastique.
L’intervention se déroule en deux temps bien distincts, espacés de plusieurs mois. D’abord, les chirurgiens prélèvent une canine avec une portion de son os de soutien, puis la taillent et la percent pour y loger un petit cylindre optique. Cet ensemble est ensuite enfoui… dans la joue du patient. Cette étape permet à la structure de se vasculariser, c’est-à-dire de développer son propre réseau sanguin, avant d’être transplantée.
Une fois cette vascularisation acquise, place à la seconde étape. Le bloc dent-os-lentille est délicatement extrait de la joue puis implanté dans l’œil du patient, à la place de la cornée devenue opaque. La racine de la canine et l’os de mâchoire forment alors un cadre biologique stable qui encercle le cylindre optique fixé sur l’œil, lui donnant un point d’ancrage que le corps accepte durablement.
Le cas de Brent Chapman illustre bien l’intérêt de cette méthode pour les situations les plus désespérées. Ce Canadien de 33 ans, devenu aveugle à l’adolescence après une réaction sévère à un anti-inflammatoire, avait déjà subi une cinquantaine d’interventions sans succès avant de bénéficier de l’OOKP. En juillet 2025, l’hôpital a annoncé que lui et les deux autres patients opérés voyaient à nouveau, à des degrés divers.
85 % de réussite après 18 ans : le chiffre qui a validé l’impensable
Une technique aussi spectaculaire mériterait d’être balayée d’un revers de main si elle ne reposait que sur quelques cas isolés. Or les données accumulées depuis des décennies racontent une tout autre histoire. Une étude publiée par Falcinelli dans Archives of Ophthalmology en 2005 a suivi 181 cas sur le long terme, un échantillon suffisamment large pour tirer des conclusions solides.
Le résultat parle de lui-même, 85 % des implants tenaient encore dix-huit ans après l’opération initiale. Pour une prothèse installée dans un environnement aussi exigeant que l’œil humain, ce taux de survie à long terme surprend presque par sa constance. Une étude rétrospective plus récente, publiée en 2022 sur 82 yeux opérés selon la technique originale de Strampelli, confirme cette tendance avec une survie anatomique de 94 % jusqu’à 30 ans de suivi.
La France n’est pas étrangère à cette aventure chirurgicale. Dès 2014, le CHU de Marseille, via le service d’ophtalmologie de la Timone dirigé par le Pr Louis Hoffart et le service maxillo-facial de l’hôpital Nord, a opéré trois patients atteints de cécité cornéenne bilatérale grâce à cette même méthode.
Du côté du financement, le programme canadien a pu voir le jour grâce à la fondation du St. Paul’s Hospital, qui a réuni 430 000 dollars pour ses trois premières années d’existence. Un investissement loin d’être négligeable, mais qui semble justifié au regard des résultats obtenus sur des patients considérés auparavant comme incurables.
Soixante ans après son invention par Benedetto Strampelli, l’ostéo-odonto-kératoprothèse continue donc de prouver sa pertinence, loin des projecteurs mais avec une efficacité qui force le respect. Elle rappelle une vérité simple, parfois les solutions les plus avant-gardistes empruntent les chemins les plus inattendus, jusqu’à transformer une dent en fenêtre sur le monde.
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