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En gardant leurs étangs en eau toute l’année au lieu de les assécher, les pisciculteurs de la Dombes ont littéralement appauvri les fonds qu’ils voulaient ménager

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Un étang, pour rester vivant, a besoin d’être vidé. C’est tout le paradoxe qui frappe la Dombes aujourd’hui : par souci de simplifier leur travail et de sécuriser leur récolte de poissons, une partie des pisciculteurs de ce plateau argileux de l’Ain ont cessé de pratiquer l’assec, cette mise à sec périodique héritée du Moyen Âge. En gardant leurs étangs en eau toute l’année, ils ont littéralement appauvri les fonds vaseux qu’ils cherchaient à préserver, en laissant s’accumuler année après année une matière organique que seul le contact avec l’air permet normalement de décomposer.

À retenir

  • Un étang qui ne respire jamais s’appauvrit lentement, privé du rajeunissement naturel
  • La Dombes abrite 45 000 oiseaux d’eau migrateurs : un équilibre fragile menacé
  • Produire du poisson et préserver la nature ne sont compatibles que si on respecte les cycles

Sommaire

  1. Un étang qui respire, entre poisson et céréale
  2. Une escale vitale pour des dizaines de milliers d’oiseaux
  3. Sécheresse, plantes envahissantes et assecs délaissés

Un étang qui respire, entre poisson et céréale

Le système dombiste repose sur une alternance précise. Pendant plusieurs années, l’étang reste en eau : c’est la période d’évolage, celle où l’on élève le poisson. L’assec est essentiellement utilisé dans la région de la Dombes, et on en réalise en général un tous les 3 à 4 ans. Il correspond au moment où, après la pêche, l’étang n’est pas remis en eau : durant une année, le terrain est mis en culture. Un milieu aquatique devient alors, l’espace d’une saison, un champ de céréales.

Cette bascule n’a rien d’accessoire. Les propriétés écologiques des étangs et de leurs ceintures végétales sont entretenues par les pratiques piscicoles traditionnelles comme la vidange, l’entretien des ceintures de végétation et la culture d’assec, qui permettent de rajeunir régulièrement l’écosystème et d’éviter le comblement naturel de l’étang par accumulation de matière organique. Sans cette remise à zéro périodique, la vase s’épaissit, l’eau s’appauvrit en oxygène, et les espèces les plus exigeantes disparaissent les premières. Une thèse soutenue en 2024, qui s’appuie sur des données collectées en Dombes depuis 2007 ainsi que sur le programme européen Ponderful, confirme ce constat : l’assec constitue une pratique agroécologique majeure pour la pisciculture extensive en étang.

Une étude publiée en 2026 dans la revue Hydrobiologia, menée sur 38 étangs français et belges dont 17 situés en Dombes, éclaire un autre rouage du système. La densité du peuplement piscicole pèse fortement sur la richesse des macrophytes, ces plantes aquatiques visibles à l’œil nu. Trop de poissons, et la végétation aquatique recule, avec elle une partie de la chaîne alimentaire qui nourrit insectes, amphibiens et oiseaux. Produire du poisson et préserver la biodiversité ne sont pas nécessairement deux objectifs incompatibles, mais l’équilibre est plus fragile qu’il n’y paraît.

Une escale vitale pour des dizaines de milliers d’oiseaux

Ce mosaïque d’eau et de terre a fini par attirer un monde que les premiers piscicultueurs du Moyen Âge n’imaginaient sûrement pas. La Dombes est composée d’une mosaïque de milieux naturels et agricoles, située sur un trajet migratoire entre les vallées du Rhône et du Rhin. Plus de 280 espèces d’oiseaux, dont des nicheurs comme la guifette moustac ou le crabier chevelu, et jusqu’à 45 000 oiseaux d’eau peuvent y être observés lors du suivi Wetland International annuel.

Le site abrite des populations que l’on ne retrouve nulle part ailleurs en France dans les mêmes proportions. Les oiseaux migrateurs y font escale et y trouvent un lieu de refuge, notamment les oiseaux hivernants durant les vagues de froid de l’Europe du Nord et de l’Est, et la Dombes est l’un des deux sites de nidification majeurs de la nette rousse en Europe de l’Ouest. C’est aussi le seul site national où le fuligule nyroca nidifie régulièrement et, depuis 2012, le seul site national de reproduction du cygne chanteur. Cette richesse a été officiellement reconnue le 22 mars 2023, jour de la Journée mondiale de l’eau, quand la Dombes a rejoint la liste des zones humides d’importance internationale au titre de la convention de Ramsar. Il s’agissait alors du 53e site français à être reconnu comme zone humide d’importance internationale, sur un territoire qui compte plus de 1200 étangs. Le périmètre retenu correspond au site Natura 2000 de la Dombes, soit plus de 47 500 hectares dont près de 12 000 hectares d’étangs, répartis sur une soixantaine de communes.

Sécheresse, plantes envahissantes et assecs délaissés

Le classement Ramsar n’efface pas les tensions qui pèsent sur ce territoire. Le dossier officiel du site identifie quatre chantiers prioritaires. Le problème des sécheresses récurrentes, dont la fréquence a augmenté avec le dérèglement climatique ; la poursuite d’une gestion de l’eau fondée sur les pratiques traditionnelles respectant les cycles des étangs, avec l’alternance de l’assèchement et de la remise en eau ; la diminution des impacts liés aux pratiques agricoles intensives sur des sols qui favorisent les transferts de pollutions diffuses ; et les espèces exotiques envahissantes. constituent les quatre grands enjeux identifiés.

Sur le terrain, l’abandon progressif des pratiques traditionnelles se traduit très concrètement. La tendance à la régression de la production de poissons en Dombes s’accentue depuis un certain nombre d’années et s’accompagne d’un phénomène de déprise, caractérisé par un défaut d’entretien des étangs dans leur vocation piscicole et par conséquent des habitats et des milieux écologiques associés. Le recul de la pisciculture aurait un impact direct sur la biodiversité affectant l’eau, les sols, la flore et la faune, et pour de nombreuses espèces, la fin des pratiques piscicoles conduirait à la perte de leur habitat et de leurs ressources alimentaires. Un étang laissé en eau en permanence n’est donc pas un cadeau fait à la nature : c’est un milieu qui s’appauvrit lentement, privé du rajeunissement que seule une année de culture peut lui offrir.

À cela s’ajoute la pression des espèces qui profitent justement de ce relâchement d’entretien. Herbes aquatiques envahissantes qui colonisent les plans d’eau mal gérés, cormorans dont la prolifération inquiète les exploitants : la liste des nuisances s’allonge à mesure que les assecs se raréfient. Le Département de l’Ain tente d’inverser la tendance depuis 2013 à travers un accompagnement dédié à la filière piscicole, relayé sur le terrain par l’association de promotion du poisson des étangs de la Dombes, avec l’objectif explicite de remettre les propriétaires en capacité d’entretenir leurs étangs selon les usages qui ont façonné ce paysage depuis sept siècles. Reste que chaque étang appartient à un propriétaire privé, libre de vider ou non son bien : c’est là que se joue, au cas par cas, l’avenir de plus de mille pièces d’eau qui abritent une bonne partie de l’avifaune aquatique du pays.

Sources : especes-menacees.fr | culture.gouv.fr | ecoles-etangs-dombes.fr

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