Le 27 juin 1913, des ingénieurs américains ferment la dernière vanne du déversoir du barrage de Gatún, sur le fleuve Chagres, près de Colón. Derrière l’ouvrage, l’eau n’a plus d’issue et commence à envahir la vallée. Elle va former un lac d’environ 425 km² et engloutir au passage une douzaine de villages.
Environ quatre fois la superficie de Paris intra-muros.
À retenir
- Le lac de Gatún couvre environ 425 km² après la fermeture des vannes en 1913.
- Le village de Gatún repose désormais sous la digue elle-même.
- L’île de Barro Colorado est née en 1914 quand l’eau a isolé le sommet d’une colline.
- Le lac élève les navires de 85 pieds pour franchir la ligne de partage des eaux.
Sommaire
Un niveau précis à atteindre : 85 pieds au-dessus de la mer
À sa création, c’était le plus grand lac artificiel du monde. Le barrage en terre qui le retient, construit de 1907 à 1913, était lui aussi le plus grand de son temps. Le déversoir en béton qui le complète est coiffé de 14 vannes, chacune large de 14 m pour 6 m de haut. Ce gigantisme répondait à un calcul précis : l’eau devait monter jusqu’à 85 pieds, soit environ 26 m au-dessus de la mer, la hauteur qui permet aux navires de franchir la ligne de partage des eaux.
Le niveau a grimpé pendant plusieurs mois, jusqu’en 1914. La surface varie entre 422 et 470 km² selon le niveau du lac, d’où l’estimation d’environ 425 km², soit 164 milles carrés.
Le site de Gatún s’y prêtait. En amont, les collines qui enserrent le Chagres s’écartent largement, si bien qu’un ouvrage relativement court retient une vaste étendue d’eau. Le chantier était placé sous la direction de l’ingénieur George Goethals. Les Américains avaient commencé les travaux au printemps 1904, soit neuf ans plus tôt.
Le béton coulé à Gatún, de l’ordre de 2 millions de yards cubes (environ 1,5 million de m³), aurait suffi à bâtir un mur de 12 pieds de haut faisant plus de quatre fois le tour de Manhattan. Le premier béton des écluses de Gatún date du 24 août 1909, et il a fallu quatre ans pour achever l’ensemble des écluses.
Gatún sous la digue, Bohío et Frijoles sous l’eau
Le village qui a donné son nom au barrage n’a pas survécu à l’ouvrage. L’ancien Gatún repose sous la digue elle-même. Les autres localités ont été noyées en amont, dans la vallée du Chagres.
Bohío n’avait rien d’un hameau endormi : en 1913, plus de 1 500 ouvriers y vivaient, et des ateliers y fonctionnaient. Frijoles comptait 784 habitants en 1908, cinq ans avant la fermeture de la vanne.
San Pablo, Matachín, Ahorca Lagarto et Tabernilla ont suivi le même chemin.
Tous les habitants n’ont pas vu leur village disparaître sous l’eau. À Gorgona, certains ont été déplacés de force. Certaines maisons ont été démontées puis remontées ailleurs, comme un jeu de construction grandeur nature. Le décompte exact des villages touchés reste flou, et « une douzaine » est l’estimation la plus prudente.
Une voie ferrée au fond, une colline devenue île
La voie ferrée transisthmique, ouverte en 1855, reliait déjà l’Atlantique au Pacifique bien avant le canal. Elle a été abandonnée au fond du lac, et une nouvelle ligne a été construite plus haut.
Dès la semaine du 27 juin, six grands tuyaux percés dans la digue de Gamboa avaient commencé à inonder la tranchée de Culebra. Le 10 octobre 1913, le président Woodrow Wilson appuie sur un bouton à Washington, geste de mise en scène imaginé par un journaliste et programmé à 14 h. Le signal, relayé par télégraphe via New York et Galveston, fait sauter le centre de la digue. La tranchée rejoint alors le lac de Gatún.
Le sommet de West Hill est devenu l’île de Barro Colorado.
Cette île de 1 560 ha est née en 1914, quand l’eau a recouvert les flancs de la colline et isolé son sommet, qui s’élève à 137 m au-dessus du lac. Elle a été classée réserve en 1923. Elle accueille aujourd’hui une station de recherche sur la forêt tropicale, gérée par le Smithsonian Tropical Research Institute. Les scientifiques y disposent de près d’un siècle de données climatiques et d’une parcelle de forêt suivie sur le long terme depuis 1980.
L’idée est née d’un zoologiste, Thomas Barbour, venu en 1922 chercher un site de laboratoire, et de l’entomologiste James Zetek. Le gouverneur de la zone du canal, Jay Morrow, a proclamé la réserve en 1923, et le laboratoire a ouvert un an plus tard.
Un lac qui travaille encore
Des souches d’arbres noyés dépassent encore de l’eau, plus d’un siècle après la fermeture de la vanne. Sous la surface dorment la voie ferrée de 1855 et l’emplacement des villages noyés. Ces troncs sont les derniers témoins de la forêt qui couvrait la vallée avant 1913.
Le lac n’a rien d’une relique. Plus de la moitié du trajet d’un navire se fait sur ses eaux. L’Autorité du canal de Panama rappelle que l’eau soulève les navires de 85 pieds, les fait flotter au-dessus de la ligne de partage des eaux puis les redescend au niveau de la mer. Cette même eau produit l’électricité qui alimente les moteurs des portes, des vannes et des locomotives d’écluse.
Le barrage remplissait une seconde mission : maîtriser le Chagres, fleuve au débit très variable. Le canal s’est ouvert à la navigation en 1914, environ un an après la fermeture de la dernière vanne.
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Sources : stri.si.edu | aroundus.com


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