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En éteignant l’incendie d’un entrepôt chimique près de Bâle en 1986, les pompiers ont littéralement vidé le Rhin de ses anguilles sur 400 kilomètres

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La nuit du 1er novembre 1986, un entrepôt de la firme chimique Sandoz s’embrase à Schweizerhalle, dans la banlieue de Bâle. Pour maîtriser le sinistre, les pompiers déversent des milliers de mètres cubes d’eau sur le brasier. Cette eau, chargée de pesticides et de mercure, finit sa course dans le Rhin. Résultat : l’intégralité de la population d’anguilles européennes du fleuve est anéantie sur 400 kilomètres. Un désastre écologique provoqué, paradoxalement, par le geste même censé éteindre la catastrophe.

À retenir

  • Un entrepôt chimique explose près de Bâle : pourquoi les pompiers ont-ils paradoxalement provoqué une catastrophe écologique ?
  • 150 000 anguilles disparaissent en une nuit : quel poison invisible s’écoule dans le Rhin ?
  • Trente ans après, le sol reste contaminé : quel prix a payé la nature pour ce sinistre ?

Sommaire

  1. Un entrepôt de mille tonnes de produits chimiques part en fumée
  2. Un fleuve rouge, un poison invisible
  3. 400 kilomètres sans une seule anguille
  4. Un site toujours sous surveillance, trente ans après

Un entrepôt de mille tonnes de produits chimiques part en fumée

Tout commence peu après minuit. Vers 0h20, les sirènes se mettent à hurler, et un nuage nauséabond provenant de l’incendie de l’entrepôt 956 du groupe chimique Sandoz se répand sur la région et la ville de Bâle. Le bâtiment, un hangar de stockage banal en apparence, contient en réalité une quantité vertigineuse de substances actives. La catastrophe se déclare dans la zone industrielle « Schweizerhalle » près de Bâle, en Suisse, lorsqu’un entrepôt de l’ancien groupe chimique Sandoz a pris feu.

Les équipes de secours agissent vite et fort. Les pompiers tentent de limiter le sinistre avec plus de 15 000 m3 d’eau, un volume qui dépasse largement les 50 m3 du bassin de rétention prévu à cet effet. Le bassin censé retenir les eaux d’extinction est ridiculement sous-dimensionné face à l’ampleur du feu. Le trop-plein n’a alors qu’une seule issue : le Rhin, qui coule à quelques mètres de là.

Un fleuve rouge, un poison invisible

Ce qui s’écoule dans le fleuve n’est pas de l’eau claire. C’est un mélange rougeâtre d’eau, de pesticides, de dérivés du mercure ainsi que d’esters phosphoriques, qui se déverse dans le Rhin, menant à une catastrophe écologique touchant l’Allemagne, la France et les Pays-Bas. Les riverains bâlois voient littéralement le fleuve changer de couleur en quelques heures. Une image saisissante, presque irréelle, pour un cours d’eau qui traverse quatre pays et alimente en eau potable des millions d’Européens.

Les quantités déversées donnent le vertige. Selon les estimations retenues par les autorités suisses et reprises par l’organisme international de protection du Rhin, 10 000 à 20 000 m³ d’eaux d’extinction contaminées par environ 30 tonnes de pesticides et insecticides et 200 kg de composés de mercure rejoignent le fleuve. D’autres évaluations, notamment françaises, avancent des chiffres plus élevés encore, jusqu’à deux tonnes de mercure diluées dans la masse d’eau. Quoi qu’il en soit, la toxicité du cocktail est immédiate et brutale pour toute vie aquatique.

400 kilomètres sans une seule anguille

L’onde de choc chimique se propage vers l’aval à la vitesse du courant. Elle provoque une forte mortalité des poissons jusqu’au Rhin moyen, en particulier l’extermination sur 400 km de l’ensemble des anguilles d’Europe, soit environ 150 000 individus. Un chiffre à peine croyable : sur près de quatre cents kilomètres de linéaire fluvial, l’espèce disparaît purement et simplement, engloutie par une pollution qu’elle n’a jamais vue venir.

Les autres espèces ne sont pas épargnées. Quelques heures seulement après l’accident, plusieurs centaines de milliers d’anguilles sont ramassées mortes jusqu’à Mayence, soit plus de 250 kilomètres en aval de l’origine de la pollution. Des équipes entières sont mobilisées le long des berges allemandes pour récupérer des tonnes de poissons morts, dans un spectacle que les riverains qualifient à l’époque de véritable hécatombe. La microfaune du fond du fleuve, invisible mais essentielle à l’équilibre écologique, disparaît elle aussi presque entièrement.

La contamination ne s’arrête pas aux poissons. Plusieurs communes situées le long du Rhin doivent interrompre leurs captages d’eau potable, le temps que le panache toxique passe. En France, du côté de Colmar, l’alerte est donnée dans la nuit, révélant au passage les failles béantes du système d’information transfrontalier entre la Suisse et ses voisins. Il faudra attendre plusieurs jours pour que l’ampleur réelle de la pollution soit communiquée aux autorités allemandes et néerlandaises.

Un site toujours sous surveillance, trente ans après

Le fleuve, contre toute attente, se relève assez vite. Les crues successives dispersent et diluent les polluants, tandis que les organismes vivants recolonisent progressivement le lit du Rhin. Mais sur le site même de l’incendie, la mémoire chimique de la catastrophe s’avère bien plus tenace. Trente ans après, on trouve toujours des traces d’oxadixyl dans le sol sur le lieu de l’incendie, confirment les autorités environnementales du canton de Bâle-Campagne. Ce pesticide, contrairement aux insecticides organophosphorés qui se sont dégradés rapidement dans le Rhin, s’est révélé beaucoup plus persistant une fois infiltré dans les couches profondes du sol.

Face à cette contamination durable, la décontamination du terrain a nécessité des moyens considérables. Sur place, la terre a été excavée jusqu’à une profondeur de 11 mètres et lavée, avant que le site soit recouvert d’une dalle de béton. Un traitement digne d’un site classé, pour un terrain qui continue pourtant, des décennies plus tard, à faire l’objet d’analyses régulières. La nappe phréatique locale, elle aussi, porte encore la marque de cette nuit de 1986.

L’accident a au moins laissé un héritage réglementaire tangible. En Suisse comme dans les pays riverains du Rhin, les entreprises chimiques ont dû revoir à la hausse leurs capacités de rétention des eaux d’extinction, un dispositif jugé jusque-là secondaire face aux investissements consacrés à la production. Aujourd’hui encore, quand un incendie industriel se déclare près d’un cours d’eau, c’est en partie le souvenir de Schweizerhalle qui guide les protocoles des pompiers, désormais formés à contenir les flammes. De plus, ce qu’ils déversent pour les combattre.

Sources : aria.developpement-durable.gouv.fr | lenouvelliste.ch | link.springer.com

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