Trois bûcherons ont ramassé du bois près du village géorgien de Lia et sont tombés sur deux boules métalliques étonnamment chaudes, à moitié enfouies dans la neige fondue. Faute de mieux, ils s’en sont servis pour se réchauffer la nuit. Ces objets étaient en réalité des générateurs radiothermiques soviétiques chargés en strontium 90, abandonnés depuis la chute de l’URSS.
À retenir
- En décembre 2001, trois bûcherons géorgiens ont utilisé pour se réchauffer deux générateurs radiothermiques soviétiques au strontium 90 abandonnés en forêt, développant chacun environ 1 295 TBq.
- L’URSS avait construit 1 007 de ces générateurs Beta-M, dont certains alimentaient des relais radio reliant les barrages d’Enguri et Khudoni, laissés sans étiquetage ni surveillance après 1991.
- Les trois hommes ont souffert de graves brûlures radiologiques, et le plus touché est mort après près de trois ans d’hospitalisation, tandis que la récupération des sources par l’AIEA n’a été possible qu’en février 2002.
Des boules métalliques tièdes dans la neige géorgienne
L’histoire se déroule en décembre 2001, dans le district de Tsalendjikha, à une vingtaine de kilomètres du village de Lia. Trois hommes partis chercher du bois de chauffage repèrent deux objets métalliques posés dans la forêt, à près de 45 kilomètres de chez eux. Rien d’alarmant en apparence, si ce n’est un détail troublant : la neige a fondu sur près d’un mètre tout autour, et le sol détrempé dégage une légère vapeur.
L’un des hommes saisit l’un des objets. Il le lâche presque aussitôt, la chaleur étant trop intense pour être supportée. Sans le savoir, les trois bûcherons viennent de mettre la main sur des sources de strontium 90 d’une activité colossale, de l’ordre de 1 295 TBq chacune, soit environ 35 000 curies. Pour se réchauffer pendant la nuit passée en forêt, ils installent malgré tout ces objets à proximité de leur campement.
Le chiffre qui donne la mesure du danger est le débit de dose. À un mètre d’une source non blindée, il atteignait 60 rem par heure, un niveau largement suffisant pour provoquer des brûlures radiologiques sévères en quelques heures seulement. Les trois hommes allaient rapidement en faire l’expérience, sans comprendre immédiatement ce qui leur arrivait.
Mille générateurs nucléaires oubliés aux confins de l’URSS
Pour comprendre comment deux sources aussi puissantes ont pu traîner dans une forêt géorgienne, il faut remonter au début des années 1980. L’Union soviétique construit alors une série de huit relais radio destinés à relier le barrage d’Enguri à celui de Khudoni. Chacun de ces relais est alimenté par un générateur radiothermique de type Beta-M, fabriqué en 1983, chargé en strontium 90 et développant une activité comprise entre 1 295 et 1 480 TBq.
Le principe de ces générateurs est assez simple à saisir : la désintégration radioactive du strontium 90 dégage une chaleur constante, convertie en électricité pour alimenter des équipements isolés, sans entretien ni ravitaillement pendant des décennies. Une solution pratique pour l’URSS, qui en a disséminé des centaines aux quatre coins de son territoire, souvent dans des zones reculées et difficiles d’accès.
Le rapport de l’AIEA sur l’incident de Lia pointe une cause précise : l’abandon irrégulier et non autorisé de ces sources, sans la moindre étiquette ni signal de radioactivité pour avertir d’un danger. Au total, l’ex-Union soviétique a produit 1 007 générateurs de ce type, destinés à la navigation maritime, aux stations météo isolées ou à des équipements militaires. Plus de 250 d’entre eux ont été installés autour de la seule presqu’île de Kola et du golfe de Finlande.
Après la dissolution de l’URSS, une bonne partie de ce parc radioactif s’est retrouvée livrée à elle-même, sans suivi administratif ni financement pour son démantèlement. Selon Rosatom, 651 de ces générateurs étaient en cours de déclassement ou de remplacement en Russie, et plus de soixante avaient déjà été retirés des phares de la péninsule de Kola, remplacés par des panneaux solaires et des batteries nickel-cadmium.
Deux corps brûlés et une traque radiologique internationale
Les trois hommes ne tardent pas à présenter des symptômes de brûlures radiologiques graves, des lésions cutanées profondes qui ne ressemblent à rien de connu localement. L’enquête révélera un détail glaçant : depuis des mois, les trois hommes récupéraient et revendaient le plomb du blindage entourant les générateurs. Vingt kilogrammes de plomb contaminé seront d’ailleurs retrouvés dans une maison du village de Lia.
Récupérer ces sources sur place relevait du défi logistique. Une première tentative conjointe entre la Géorgie et l’AIEA, menée début janvier 2002, échoue à cause de la neige et du relief escarpé. Il faudra attendre début février pour qu’une équipe de 24 personnes parvienne enfin jusqu’aux générateurs, chaque intervenant ne pouvant rester que deux minutes maximum à proximité des sources, le temps d’organiser leur confinement en toute sécurité.
La France a elle aussi joué un rôle dans cette affaire, via l’intervention de l’IRSN et le Centre de traitement des brûlés de l’hôpital d’instruction des armées Percy, où l’un des patients a été transféré pour y être soigné. Malgré plusieurs greffes de peau, l’un des trois hommes, le plus sévèrement touché, est mort d’un arrêt cardiaque consécutif à un choc septique après presque trois ans d’hospitalisation.
Cette histoire illustre un problème qui dépasse largement la Géorgie. Des centaines de ces générateurs soviétiques restent disséminés dans des zones reculées, parfois mal documentées, parfois carrément oubliées des administrations successives. Tant qu’un inventaire complet et un démantèlement systématique n’auront pas été menés à bien, le risque qu’un promeneur, un chasseur ou un bûcheron tombe un jour sur l’une de ces sources continuera d’exister, quelque part entre la toundra russe et les forêts du Caucase.


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