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En détournant vers leurs champs et leurs mines l’eau du deuxième lac de Bolivie, les hommes ont littéralement laissé un fond que plus personne ne pêche

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Trois mille kilomètres carrés d’eau. C’est la surface qu’occupait encore le lac Poopó en 2002, avant que les vannes de l’Altiplano ne se referment peu à peu sur lui. En détournant vers leurs champs de quinoa et leurs exploitations de zinc et d’étain l’eau qui alimentait ce deuxième lac de Bolivie, agriculteurs et miniers ont participé, en à peine treize ans, à sa disparition presque totale. Autrefois deuxième plus grand lac de Bolivie, le Poopó a été officiellement déclaré disparu le 18 novembre 2015. Depuis, le peuple Uru Murato, qui en tirait sa nourriture et son identité, cherche encore comment survivre à l’absence de son lac.

À retenir

  • Pourquoi un lac de 3 000 km² a-t-il pu s’évaporer en à peine treize ans ?
  • Comment l’agriculture intensive et l’industrie minière ont-elles orchestré cette catastrophe écologique ?
  • Que reste-t-il quand un peuple perd à jamais l’élément qui définit son existence ?

Sommaire

  1. Un géant fragile, condamné par sa propre platitude
  2. Quinoa, zinc et étain : la mécanique d’un assèchement organisé
  3. Le fond d’un lac que plus personne ne pêche

Un géant fragile, condamné par sa propre platitude

Le Poopó n’a jamais été un lac ordinaire. Perché à plus de 3 700 mètres d’altitude sur l’Altiplano bolivien, il devait toute son étendue à sa faible profondeur : une nappe d’eau immense mais peu épaisse, à la merci du moindre déficit d’apport. À son pic, en 1986, il s’étirait sur près de 70 kilomètres, une mer intérieure visible depuis l’espace. Son unique tributaire sérieux, le fleuve Desaguadero, prend sa source au lac Titicaca et parcourt plus de 300 kilomètres avant de rejoindre les lacs d’Uru Uru et de Poopó. Un système hydrique tendu, où chaque prélèvement en amont se répercute directement sur le niveau de l’eau en aval.

Ce lac avait déjà connu des sécheresses sévères. Tout au long du XXe siècle, le Poopó a subi plusieurs sécheresses, diminuant de manière conséquente la hauteur de son miroir d’eau, entre 1939 et 1944, entre 1969 et 1973 et entre 1994 et 1997. Mais jamais, avant 2015, les anciens pêcheurs ne l’avaient vu totalement à sec. La différence entre un cycle naturel et une rupture définitive, c’est justement ce qui s’est joué cette année-là.

Quinoa, zinc et étain : la mécanique d’un assèchement organisé

Le gouvernement bolivien a longtemps préféré désigner le seul changement climatique comme coupable. Une explication commode, mais incomplète. Les raisons de ce drame écologique sont aussi à chercher du côté des activités humaines locales : culture intensive du quinoa et industrie minière. Pendant des décennies, une part croissante de l’eau du Desaguadero a été captée avant même d’atteindre le lac. Sur plusieurs décennies, des quantités croissantes d’eau ont été détournées pour l’agriculture et l’exploitation minière, laissant de moins en moins d’eau disponible pour réalimenter le lac, si bien qu’au début de l’année 2016 le débit entrant dans le Poopó s’était réduit à un filet.

La région d’Oruro, voisine du lac, reste l’un des grands centres miniers de Bolivie. Le zinc et l’étain qu’on y extrait exigent d’importants volumes d’eau, ponctionnés dans un bassin déjà à bout de souffle. Les satellites de la NASA ont capturé la bascule avec une précision clinique : une première image prise en avril 2013 montrait encore de l’eau sur l’ensemble du lac, la seconde, prise en janvier 2016, révélait un lac qui avait, à cette date, essentiellement disparu. Le réchauffement de l’Altiplano et un épisode El Niño particulièrement sec ont fait le reste, achevant ce que les détournements avaient largement enclenché.

Le fond d’un lac que plus personne ne pêche

Là où l’eau clapotait encore il y a une génération, il n’y a plus aujourd’hui qu’une croûte de sel craquelée, balayée par le vent. Les barques de roseau totora, jadis utilisées pour la pêche et pour vivre sur des îles flottantes, gisent échouées sur la terre sèche, à l’endroit précis où les dernières vagues les avaient laissées. Felix Mauricio, ancien pêcheur aujourd’hui octogénaire, se souvient d’une abondance aujourd’hui impensable : « Les poissons étaient gros, un petit poisson faisait trois kilos », raconte-t-il en regardant la terre desséchée.

Les chiffres de la déprise sont sans appel. Une coopérative de pêche qui comptait une trentaine de membres et côtoyait une dizaine d’autres structures similaires autour du lac a purement et simplement cessé d’exister, ses membres reconvertis dans le bâtiment. Le village de Punaca Tinta María illustre à lui seul l’ampleur du vide laissé : il ne reste désormais que sept familles, contre 84 avant que le lac ne s’assèche. À l’échelle de la région, on ne comptait plus, au dernier recensement, qu’environ 600 membres du peuple Uru répartis dans les trois villages historiques. Beaucoup sont partis chercher du travail ailleurs en Bolivie ou dans les pays frontaliers, comme l’Argentine et le Chili.

Se reconvertir n’a rien d’évident pour un peuple qui vivait de l’eau depuis des siècles. Les Uru ont un accès très limité à la terre, leurs villages étant entourés par une autre communauté indigène, les Aymara, qui détiennent des titres de propriété sur les terres agricoles environnantes. Certains ont tenté la culture du quinoa, d’autres se sont tournés vers les mines ou le bâtiment. Pour couronner l’ironie de la situation, l’activité minière qui a contribué à assécher le lac continue aussi de contaminer les eaux résiduelles : l’industrie minière, très importante dans cette zone riche en zinc et en étain, a participé à l’assèchement du lac Poopó et contamine aujourd’hui le territoire des communautés, notamment leur unique puits.

Une fine pellicule d’eau est bien réapparue par endroits depuis 2015, mais elle reste beaucoup trop maigre pour qu’un poisson y survive ou qu’une barque y navigue. Les habitants de Punaca Tinta María avaient un temps misé sur autre chose : exploiter le sel laissé par l’évaporation du lac. Ils ont réuni de quoi acheter une petite installation de traitement, mais ils se sont heurtés à un obstacle aussi absurde qu’insurmontable, faute de pouvoir réunir les 500 dollars nécessaires pour acheter les sacs d’emballage du sel. Le lac a disparu, mais c’est parfois le prix d’un sac de sel qui décide, aujourd’hui encore, si un village survit ou s’éteint.

Sources : equaltimes.org | reporterre.net

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