Le 5 août 1858, deux navires jettent l’ancre à quelques heures d’intervalle sur deux rives opposées de l’Atlantique. L’un touche terre à Trinity Bay, à Terre-Neuve, l’autre à Valentia Bay, en Irlande. Entre eux, un fil de 3 200 kilomètres tendu au fond de l’océan. Quelques jours plus tard, une reine et un président vont s’écrire pour la première fois de l’histoire sans qu’un bateau ne traverse l’océan. L’euphorie sera immense. Elle durera trois semaines.
L’aventure ne date pas de ce seul été. Cyrus West Field, entrepreneur américain, portait le projet depuis le milieu des années 1850, et quatre tentatives avaient déjà échoué avant celle-ci. En juillet 1858, la stratégie change : au lieu de dérouler le câble depuis une seule rive, deux navires, l’Agamemnon et le Niagara, se rejoignent en plein milieu de l’océan. Les navires se rencontrent en pleine mer, épissent leurs câbles ensemble, puis repartent chacun dans une direction opposée. Début août, les deux ont atteint la côte avec le câble intact. Un exploit d’ingénierie maritime, à une époque où poser un fil sous des milliers de mètres d’eau relevait presque de la science-fiction.
À retenir
- Une reine et un président dialoguent pour la première fois sans qu’un bateau ne traverse l’Atlantique
- Le signal se propage de l’autre côté de l’océan en moins de dix heures au lieu de douze jours
- Tout s’effondre en trois semaines à cause d’une tension électrique démesurée
Sommaire
- Une reine, un président, et 16 heures pour dix-sept mots par minute
- La panne qui vient de l’homme censé faire fonctionner le câble
- De l’échec est né le câble qui a vraiment tenu
Une reine, un président, et 16 heures pour dix-sept mots par minute
Les essais techniques précèdent la cérémonie. Puis vient le moment solennel. Queen Victoria envoie le premier message officiel à James Buchanan, président des États-Unis, une phrase de courtoisie diplomatique : « The Queen desires to congratulate the President upon the successful completion of this great international work ». Rien d’extraordinaire dans le contenu. Tout, en revanche, dans le contenant.
Car ce message, pourtant court, met un temps fou à traverser l’Atlantique. Il comptait 98 mots et a nécessité 16,5 heures de transmission. Buchanan répond, et sa réponse arrive plus vite : dix heures, contre les douze jours qu’aurait nécessité un aller via bateau et voie terrestre. Douze jours ramenés à dix heures. Pour comprendre le choc que représente cette nouvelle à l’époque, il faut se rappeler qu’avant ce câble, un navire mettait de dix jours à deux semaines selon la météo pour transporter un courrier, et une lettre envoyée d’Europe vers l’Amérique pouvait attendre jusqu’à quatre semaines avant d’obtenir une réponse. Le monde vient de rétrécir sous les yeux de tous.
La presse s’enflamme. Le Times de Londres ira jusqu’à écrire que « The Atlantic is dried up, and we become in reality as well as in wish one country ». L’Atlantique asséché par un fil de cuivre et de gutta-percha : la formule dit tout de l’enthousiasme de l’époque. Le succès dépasse même le cadre diplomatique. La compagnie qui a posé le câble, une fois l’exploit accompli, se retrouve avec des chutes de câble sur les bras. Tiffany & Company rachète ces surplus et les transforme en tronçons commémoratifs de dix centimètres, vendus cinquante cents pièce. Le souvenir se vend comme un morceau de futur mis en boîte.
La panne qui vient de l’homme censé faire fonctionner le câble
Trois semaines. C’est le temps qu’il faudra pour que l’exploit tourne au fiasco. Ce premier câble transatlantique n’a fonctionné que durant trois semaines : le signal s’est affaibli de manière importante et le câble a été détérioré par des failles sous-marines et une surtension. Le responsable a un nom presque trop parfait pour l’histoire des sciences : Wildman Whitehouse.
Chirurgien de formation et électricien amateur passionné, il avait été recruté comme électricien en chef de l’Atlantic Telegraph Company. Convaincu qu’il fallait pousser le courant pour que le signal traverse une telle distance, il s’est mis à injecter jusqu’à 2 000 volts dans le câble, un niveau de tension totalement inutile qui a endommagé un câble déjà fragilisé par la pose. Deux mille volts, dans un isolant conçu pour une tension bien plus modeste : autant arroser une plante d’intérieur au tuyau de pompier.
Le pire, c’est que Whitehouse savait qu’une autre voie existait. Lord Kelvin, physicien de renom présent à l’autre extrémité du câble, défendait une approche radicalement différente, fondée sur des instruments ultrasensibles plutôt que sur la force brute du courant. Whitehouse a préféré sa propre méthode : alors qu’un code Morse intelligible apparaissait sur le galvanomètre à miroir installé côté irlandais, il a insisté pour que cet appareil soit déconnecté et remplacé par son propre enregistreur, bien moins sensible. Pour compenser la faiblesse de son propre instrument, il a encore augmenté la tension. Un cercle vicieux entièrement humain, là où la technique aurait pu suffire.
La dégradation ne surgit pas d’un coup. Selon les archives, le câble a tout de même réussi à transmettre plusieurs centaines de messages avant de rendre l’âme, un total de 732 messages échangés au cours des trois semaines de fonctionnement selon les travaux de l’historienne Allison Marsh. Mais le signal s’affaiblit inexorablement. Vers la fin, l’envoi d’une simple demi-page de texte prenait jusqu’à une journée entière. Puis, en septembre 1858, après plusieurs jours de détérioration progressive de l’isolant et de corrosion du câble, la liaison tombe définitivement en panne. L’enquête qui suit ne fait pas de détour : le Dr Whitehouse est jugé responsable de l’échec, et la compagnie encaisse les critiques pour avoir confié un projet aussi ambitieux à un ingénieur sans qualification reconnue en électricité.
De l’échec est né le câble qui a vraiment tenu
L’histoire aurait pu s’arrêter là. Elle ne s’arrête pas. Il faudra attendre 1866 pour qu’un câble durable soit posé, cette fois en appliquant à la lettre les préconisations de Lord Kelvin, avec des tensions bien plus faibles et des instruments de mesure ultrasensibles. La leçon de 1858, aussi coûteuse soit-elle, a fini par payer : au cours des trois décennies suivantes, cinq autres câbles viennent s’ajouter entre Valentia et Heart’s Content, où une station de communication transatlantique fonctionnera en continu jusqu’en 1965.
Whitehouse, lui, disparaît des récits techniques presque aussi vite qu’il y était entré, laissé comme la preuve qu’une conviction mal placée peut griller en quelques semaines ce qu’une décennie d’ingénierie a mis à construire. Il reste tout de même une trace concrète et amusante de cette première tentative : quelque part, dans des tiroirs de collectionneurs ou des vitrines de musées, des bouts de câble de dix centimètres vendus par Tiffany continuent de circuler, souvenirs d’un exploit qui n’a duré que le temps d’un été.
Sources : thehenryford.org | nimareja.fr


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