Dans la nuit du 1er au 2 février 1959, neuf randonneurs soviétiques aguerris quittent leur tente en la découpant de l’intérieur, pieds nus dans une nuit à -30°C. Aucun ne reviendra vivant. Les corps retrouvés présentent des blessures impossibles à expliquer : une poitrine défoncée comme dans un accident de voiture, un crâne fracturé, une randonneuse retrouvée sans langue ni yeux. L’affaire du col Dyatlov est restée sans explication officielle pendant 62 ans.
Ce que vous allez apprendre
- Quelles blessures précises ont rendu ce dossier inexplicable pendant six décennies
- Comment deux chercheurs suisses — de l’EPFL et de l’ETH Zurich — ont proposé en 2021 une explication publiée dans Nature
- Pourquoi le dossier reste contesté en 2026 malgré trois expéditions de confirmation sur le terrain
Neuf experts de la montagne qui ont fui dans le froid
Les membres de l’expédition Dyatlov n’étaient pas des amateurs. Étudiants de l’Institut polytechnique de l’Oural, ils comptaient parmi les randonneurs les plus chevronnés de leur région, classés niveau II dans le système soviétique d’alpinisme — le niveau maximal pour une expédition de haute montagne hivernale.
Le 1er février 1959, ils installent leur campement sur la pente du mont Kholat Syakhl — la « Montagne des Morts » en langue Mansi, les peuples autochtones de la région. Dans la nuit, quelque chose les pousse à déchirer la toile de leur tente de l’intérieur et à fuir dans l’obscurité, certains pieds nus, d’autres en sous-vêtements, par une température d’environ -30°C.
Les cinq premiers corps sont retrouvés le 26 février par les équipes de secours, à 1,5 kilomètre du campement. L’autopsie conclut à une mort par hypothermie. Les quatre derniers corps ne sont découverts qu’en mai, sous quatre mètres de neige dans un ravin.
Des blessures que rien n’expliquait
C’est l’état des quatre derniers corps qui transforme un accident de montagne en énigme durable. Nikolaï Thibeaux-Brignolle présente une fracture du crâne. Doubinina et Zolotariov ont la cage thoracique défoncée — des fractures comparées par le médecin légiste Boris Vozrozhdenny à celles d’un accident de voiture à haute vitesse, avec cette particularité troublante : aucune blessure externe, comme si la force était venue de l’intérieur.
Le corps de Doubinina est retrouvé sans langue, sans yeux, et avec dix côtes brisées. Zolotariov a les yeux absents de leurs orbites. Les vêtements de certaines victimes présentent des traces de contamination radioactive — jamais complètement expliquées. L’enquête soviétique conclut en mai 1959 à une mort causée par « une force naturelle irrésistible inconnue » et classe l’affaire en l’absence de coupable identifiable. Les archives sont classifiées. Quand elles sont partiellement déclassifiées dans les années 1990, des pages manquent.
Comment un journaliste new-yorkais a relancé le dossier en 2019
Soixante ans plus tard, début octobre 2019, une journaliste new-yorkaise contacte Johan Gaume, directeur du Laboratoire de simulation de la neige et des avalanches à l’EPFL de Lausanne. Elle lui demande d’analyser scientifiquement le dossier Dyatlov. Gaume contacte Alexander Puzrin, professeur d’ingénierie géotechnique à l’ETH Zurich.
Les deux chercheurs publient leurs conclusions le 28 janvier 2021 dans Communications Earth & Environment, une revue du groupe Nature. Leur modèle : une avalanche de plaque d’un type rare — une petite plaque de neige, et non une avalanche classique — aurait glissé silencieusement sur les randonneurs endormis. En creusant la pente pour installer leur tente, ils auraient fragilisé l’équilibre du manteau neigeux. Les vents catabatiques nocturnes auraient fourni le déclencheur.
Cette plaque, trop petite pour laisser les traces caractéristiques d’une avalanche classique, aurait blessé grièvement trois ou quatre randonneurs sans les tuer immédiatement. Paniqués, blessés, ils auraient découpé la tente de l’intérieur et fui vers la forêt en contrebas pour trouver un abri. Trop loin du campement, insuffisamment vêtus, ils sont morts d’hypothermie ou de leurs blessures dans les heures suivantes.
Ce que trois expéditions ont confirmé — et ce qui résiste encore
La couverture médiatique de l’étude de 2021 a été internationale. Elle a motivé trois nouvelles expéditions scientifiques sur le col Dyatlov. En mars 2021, des avalanches de plaque ont été observées et filmées sur des pentes voisines, à environ 3 kilomètres de l’emplacement historique de la tente. En janvier 2022, de nouvelles fractures de plaques neigeuses ont été documentées sur le même secteur.
Ces observations confirment que les avalanches ne sont pas exceptionnelles au col Dyatlov — contrairement à ce qu’affirmaient les enquêteurs de 1959. Elles valident la plausibilité géographique du scénario de Gaume et Puzrin.
Mais le dossier n’est pas fermé. En février 2026, la chercheuse indépendante Caroline Detry publie un préprint dans lequel elle conteste la compatibilité physiologique du modèle avec les rapports d’autopsie de 1959. Selon elle, les lésions documentées et les capacités de déplacement estimées seraient incompatibles avec une descente d’un kilomètre et demi dans la neige après un tel impact. La revue Communications Earth & Environment a estimé que ce commentaire ne remettait pas suffisamment en cause les conclusions principales — mais le débat scientifique reste ouvert.
Soixante-sept ans après les faits, l’affaire du col Dyatlov illustre à la fois la puissance et les limites de la méthode scientifique : elle peut proposer une explication plausible pour chaque élément pris séparément — et ne pas réussir à les réunir tous dans un seul scénario indiscutable.
Sources : Wikipedia — EPFL — ETH Zurich — Communications Earth & Environment (Gaume & Puzrin, 2021) — RTBF — La DH


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