Un trou de plus de 400 mètres de diamètre, rempli d’eau en quelques mois à peine. Voilà ce qu’il reste, dans les steppes du Kazakhstan, du programme soviétique d’explosions nucléaires « pacifiques ». Entre 1962 et 1971, l’URSS a testé l’idée folle de transformer la bombe atomique en outil de génie civil : creuser des canaux, éteindre des incendies de puits de gaz, façonner des réservoirs d’eau à la chaîne. L’un de ces essais a littéralement dynamité un lac artificiel dans le sol kazakh. Soixante ans plus tard, ce plan d’eau existe toujours, il est toujours radioactif, et des habitants continuent pourtant de s’y baigner.
À retenir
- En 1965, une explosion nucléaire soviétique a littéralement dynamité un lac de 10 millions de mètres cubes dans les steppes kazakhes
- Le lac Tchagan reste aujourd’hui 100 à 300 fois plus radioactif que les normes admises, mais cela n’arrête pas les baigneurs locaux
- Une écrevisse géante de 34 kg a été capturée dans ce lac contaminé, preuve que la vie s’est réadaptée à l’environnement nucléaire
Sommaire
- Un cratère de 400 mètres creusé en quelques secondes
- Un programme copié sur les Américains, poussé à une tout autre échelle
- Une eau qui reste radioactive, mais toujours fréquentée
- Un programme abandonné, des cicatrices toujours là
Un cratère de 400 mètres creusé en quelques secondes
Le 15 janvier 1965, à l’aube, une charge nucléaire de 140 kilotonnes explose à 178 mètres sous le lit asséché de la rivière Tchagan, dans les steppes du Kazakhstan. En quelques secondes, le sol s’effondre sur lui-même et laisse place à un cratère de plus de 400 mètres de diamètre et d’une centaine de mètres de profondeur. Un souffle si puissant qu’il a soulevé une lèvre de roche haute de 20 à 38 mètres tout autour du trou, selon les mesures relevées sur place.
La suite tient presque du chantier de travaux publics grandeur nature. Dès le printemps 1965, la vallée de la rivière Tchagan est reliée au cratère par un chenal creusé dans l’amoncellement rocheux, laissant les eaux de fonte remplir la cavité. Un lac artificiel de dix millions de mètres cubes vient de naître, littéralement dynamité dans le sol kazakh. Dix millions de mètres cubes, c’est à peu près quatre mille piscines olympiques apparues d’un coup, au fond d’un trou provoqué par une bombe. Le résultat a d’ailleurs longtemps servi de vitrine politique : pendant quelques années, le pouvoir soviétique exhibe sa réussite comme un trophée, allant jusqu’à filmer le ministre responsable de tout le programme nucléaire soviétique se baignant tranquillement dans les eaux du lac.
Un programme copié sur les Américains, poussé à une tout autre échelle
L’essai Tchagan n’a rien d’un coup isolé. Il s’agit du premier et du plus grand des 124 détonations menées dans le cadre du programme des explosions nucléaires pour l’économie nationale, conçu pour produire des explosions nucléaires pacifiques à des fins de terrassement. Un chiffre qui donne le vertige : plus d’une centaine de bombes déclenchées sur le propre territoire soviétique, non pas pour dissuader un ennemi, mais pour gagner du temps sur des chantiers d’ingénierie.
L’idée, à vrai dire, n’a rien de soviétique à l’origine. L’idée n’est pas nouvelle : Moscou copie ni plus ni moins Washington. Le concept de recourir à des explosions nucléaires pacifiques pour créer des lacs artificiels, ports et canaux avait été calqué sur un programme américain, le Projet Plowshare. Les Américains avaient ouvert le bal trois ans plus tôt avec l’essai Sedan, dans le Nevada, considéré comme le premier test de ce genre. Moscou a simplement voulu faire plus grand, et l’a fait savoir. Le programme soviétique ne s’est d’ailleurs pas arrêté aux réservoirs d’eau : il a aussi servi à sceller des puits de gaz en flammes ou à sonder des gisements miniers, preuve que l’atome était alors envisagé, dans les cercles scientifiques du bloc de l’Est, comme un outil banal de développement économique plutôt que comme une arme réservée aux arsenaux militaires.
Une eau qui reste radioactive, mais toujours fréquentée
Le problème, c’est que l’explosion n’a jamais vraiment lâché son eau. D’un volume d’environ 10 000 000 m3, le lac est encore radioactif, et a été surnommé le « lac atomique ». Comme sur le site de Trinity, le premier essai d’une arme nucléaire par les États-Unis, la roche exposée a fondu en une substance vitreuse. le fond du cratère porte encore, littéralement, la trace minérale de la fusion nucléaire qui l’a créé.
Les relevés effectués sur place ne laissent guère de doute sur la persistance de la contamination. Selon des mesures réalisées par la CRIIRAD, la Commission de recherche et d’information indépendantes sur la radioactivité, en septembre 2016, la radioactivité de l’eau dépasse de 100 fois la norme admise pour l’eau potable. Un autre organisme russe confirme l’ampleur du problème sur le terrain : le lac Tchagan est inclus par le gouvernement du Kazakhstan dans la liste des zones particulièrement touchées par les essais nucléaires, le niveau de substances radioactives dans l’eau étant plusieurs centaines de fois supérieur aux niveaux admissibles, ce qui le rend impropre à la consommation et à l’irrigation des terres agricoles.
Et pourtant, la vie a repris ses droits au bord du cratère. Des troupeaux viennent encore s’abreuver aux abords du lac, et des riverains s’y baignent malgré les mises en garde, un paradoxe presque vertigineux pour un site classé zone à risque par les autorités kazakhes. La faune elle-même s’est adaptée à cet environnement contaminé : une écrevisse d’eau douce géante pesant 34 kilogrammes a même été capturée dans le lac, signe que l’écosystème, loin d’avoir disparu, s’est reconstitué autour de la radioactivité résiduelle plutôt que malgré elle.
Un programme abandonné, des cicatrices toujours là
Le rêve soviétique de terrassement nucléaire n’a pas survécu très longtemps à ses propres résultats. Malgré toutes les précautions, il n’a pas été possible de mener à bien la décontamination des minéraux et de l’environnement liée aux explosions industrielles, et en 1988, l’Union soviétique a cessé d’en réaliser. Aujourd’hui, ce type d’essai est proscrit par les traités internationaux, et le lac Tchagan, tout comme le site voisin de Semipalatinsk, reste une zone officiellement restreinte, où l’accès du public n’est pas censé être autorisé en dehors des expéditions scientifiques.
Ce n’est pas le seul héritage de ce genre laissé par la guerre froide. En 1971, un autre essai baptisé Taïga a fait exploser trois charges nucléaires pour tenter de creuser un canal reliant les rivières Petchora et Kama, dans le cadre d’un projet encore plus ambitieux visant à inverser le cours de fleuves sibériens. Le plan a fini par être abandonné, jugé trop coûteux et trop risqué, mais le trou qu’il a laissé, surnommé lui aussi lac nucléaire, existe toujours, isolé au fond de la taïga russe, avec des panneaux d’avertissement radiologique qui tiennent encore debout sur ses rives, des décennies après la dernière détonation.
Sources : steemit.com | fr.rbth.com


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