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En creusant des fossés toujours plus profonds pour cultiver leurs tourbières, des exploitants ont littéralement fait descendre leurs parcelles sous le niveau des cours d’eau dont ils se protégeaient

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Un simple poteau de métal planté dans une prairie du Cambridgeshire, en Angleterre, raconte à lui seul l’histoire d’un pari agricole devenu piège. Enfoncé jusqu’au socle rocheux en 1852 par des propriétaires terriens inquiets des effets du drainage qu’ils venaient d’entreprendre, ce repère devait simplement mesurer l’évolution du sol autour de l’ancien marais de Whittlesea. Conscients de l’effet probable de rétrécissement lié au drainage de la tourbe autour de Whittlesea Mere, William Wells et d’autres propriétaires fortunés ont fait enterrer un poteau de mesure à Holme Fen, ancré dans la roche mère et coupé au niveau du sol. Personne, à l’époque, n’imaginait ce que ce bout de fer allait révéler.

À retenir

  • Un poteau de mesure révèle l’engloutissement progressif du sol : 4 mètres en 170 ans
  • Chaque fossé creusé accélère l’affaissement, créant une boucle sans fin
  • Les rivières se retrouvent désormais plus hautes que les terres qu’elles devaient épargner

Sommaire

  1. Un poteau qui sort de terre au lieu d’y entrer
  2. Plus le sol descend, plus il faut creuser
  3. La facture d’un pari qui continue de creuser

Un poteau qui sort de terre au lieu d’y entrer

Aujourd’hui, environ 4 mètres de ce poteau dépassent du sol, enregistrant l’affaissement du terrain depuis 1852. Quatre mètres. L’équivalent d’un immeuble à un étage et demi, avalé par le sol lui-même. Le niveau du sol à Holme Post se situe désormais à 2,75 mètres sous le niveau de la mer, l’un des points les plus bas de Grande-Bretagne. Le terrain n’a pas coulé, il ne s’est pas effondré dans un trou. Il s’est simplement tassé, année après année, à mesure que la tourbe qui le composait perdait sa matière.

Le mécanisme est presque banal une fois expliqué. Une tourbière intacte est gorgée d’eau en permanence, ce qui empêche l’oxygène d’atteindre la matière organique accumulée sur des millénaires. Dès qu’on creuse des fossés pour évacuer cette eau et rendre le sol cultivable, l’air s’y engouffre. Les micro-organismes se remettent alors à digérer une matière qu’ils n’avaient jamais pu toucher, un peu comme un aliment sorti brutalement du congélateur après des siècles de conservation. Ce festin libère du dioxyde de carbone, mais fait aussi fondre littéralement le volume du sol. Sous les climats tempérés, comme en Europe ou aux États-Unis, les vitesses d’affaissement mesurées atteignent environ six centimètres par an juste après le drainage, avant de se stabiliser autour de un à trois centimètres par an au bout d’un siècle.

Plus le sol descend, plus il faut creuser

C’est là que la mécanique devient absurde. Le sol baisse, donc les fossés qui le drainaient deviennent moins efficaces puisqu’ils ne sont plus assez profonds par rapport à la nouvelle surface. Il faut alors les creuser davantage pour continuer à évacuer l’eau. Ce nouveau drainage accélère à son tour l’oxydation de la tourbe, qui fait à nouveau baisser le sol. Une boucle qui s’auto-entretient, à l’image d’un escalator qui descendrait plus vite qu’on ne le gravit.

Dans les Fens anglaises, cette spirale a fini par inverser un rapport de force qu’on croyait acquis pour toujours : celui du sol face à la rivière. Des siècles d’affaissement liés au retrait de la tourbe drainée, qui se dessèche et s’oxyde, ont laissé de nombreuses rivières perchées au-dessus de leurs plaines d’inondation, contenues par des digues en terre élevées à mesure que le niveau des terres chutait. Les cours d’eau que l’on voulait justement éloigner par le drainage finissent ainsi par surplomber les champs qu’ils étaient censés ne jamais atteindre. Le comble : ce sont ces mêmes fossés, creusés pour tenir l’eau à distance, qui ont fait descendre les parcelles jusqu’à se retrouver plus basses que l’eau qu’on cherchait à fuir.

De vastes zones des Fens se trouvent aujourd’hui sous le niveau de la mer, soit 40 % du Lincolnshire et 50 % du Cambridgeshire, alors même que le drainage y a offert quelques-unes des terres agricoles les plus fertiles du Royaume-Uni. L’ironie tient en une phrase : sans pompage permanent, ces terres seraient aujourd’hui recouvertes par les eaux mêmes que l’on a voulu chasser il y a plusieurs siècles.

La facture d’un pari qui continue de creuser

Le paradoxe n’est pas qu’esthétique, il pèse lourd sur les finances publiques britanniques. Maintenir les ouvrages de protection actuels devrait coûter entre 6 et 9,4 milliards de livres. Une somme qui ne couvre même pas les renforcements nécessaires face au changement climatique, appelé à intensifier les crues et les sécheresses dans la région. Chaque route qui se craquelle, chaque poteau électrique qui penche au-dessus d’un champ de tourbe, chaque station de pompage qu’il faut moderniser, tout cela découle du même phénomène : un sol qui continue de s’affaisser pendant qu’on l’exploite.

Et pourtant, ces terres restent parmi les plus productives du pays. Les Fens de l’East Anglia produisent à elles seules 22 % de la production agricole totale de l’Angleterre et 33 % de ses légumes frais, portant une économie rurale évaluée à 3,1 milliards de livres par an. Près de la moitié des meilleures terres agricoles d’Angleterre se trouve dans les Fens, une région qui produit un cinquième des récoltes du pays et un tiers de ses légumes. Difficile, dans ces conditions, d’imaginer un retour en arrière radical, même si chaque centimètre de sol perdu rapproche un peu plus ces terres du seuil où l’agriculture n’y sera plus possible.

Le phénomène dépasse largement l’Angleterre. Les tourbières converties en terres agricoles dans l’hémisphère nord ont émis 72 milliards de tonnes de carbone entre 850 et 2010, dont 40 milliards rien qu’entre 1750 et 2010, et seule la moitié de ces émissions a été compensée par l’absorption de carbone des tourbières restées naturelles. En Irlande, des prairies d’apparence paisible installées sur d’anciennes tourbières émettent aujourd’hui jusqu’à huit millions de tonnes de dioxyde de carbone chaque année, l’une des plus importantes sources de gaz à effet de serre du pays. Partout où des fossés ont été creusés pour assécher une tourbière, le même vertige guette : celui d’un sol qui recule au fil du temps qu’on met à le cultiver, jusqu’à finir, parfois, plus bas que l’eau dont on croyait s’être définitivement affranchi.

Sources : uvsq.fr | inrae.fr

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