Non, ce n’est pas une coquille : une partie de l’Andalousie s’est bel et bien refroidie pendant que le reste de l’Espagne battait des records de chaleur. La cause tient en un mot : plastique. En recouvrant des dizaines de milliers d’hectares de serres blanches, les agriculteurs d’Almería ont transformé le sol en miroir géant, capable de renvoyer la chaleur du soleil vers l’espace plutôt que de l’absorber.
À retenir
- Les serres blanches d'El Ejido, sur plus de 40 000 hectares, ont augmenté l'albédo local de près de 10 %, renvoyant la chaleur solaire vers l'espace au lieu de l'absorber.
- Entre 1983 et 2023, la zone horticole s'est refroidie d'environ 0,3°C par décennie quand l'Espagne se réchauffait de 0,5°C, soit un écart de 0,8°C par décennie.
- Ce refroidissement local a un coût écologique important, avec près de 49 000 tonnes de déchets plastiques en 2020-2021 et une surexploitation sévère des aquifères régionaux.
Un paradoxe climatique sous les tunnels de plastique
Vu depuis l’espace, le spectacle est difficile à manquer. Le satellite Landsat 9 a immortalisé la scène en mai 2022 : une mer blanche s’étend sur la plaine côtière du Campo de Dalías, autour de la ville d’El Ejido. Ce ne sont pas des vagues, mais des toits de serres en plastique, alignés à perte de vue.
Cette concentration figure parmi les plus fortes au monde. Selon les estimations reprises par la NASA, plus de 40 000 hectares de serres couvrent aujourd’hui la quasi-totalité de cette plaine, qui abritait déjà environ 30 000 hectares horticoles en continu, la plus vaste surface de ce type sur la planète.
Pourtant, derrière cette image presque banale d’agriculture intensive se cache un effet inattendu sur le climat local. Les chercheurs qui ont étudié la zone ont constaté que les températures n’y suivaient pas la trajectoire du reste du pays, bien au contraire.
L’albédo, l’arme secrète des serres d’El Ejido
Pour comprendre ce phénomène, il faut s’intéresser à une notion simple : l’albédo. C’est la capacité d’une surface à réfléchir la lumière du soleil plutôt qu’à l’absorber. Un sol sombre ou une route goudronnée emmagasinent la chaleur, un peu comme un vêtement noir en plein été. À l’inverse, une surface claire la renvoie vers le ciel.
Or les bâches plastiques des serres almériennes sont justement très claires, souvent blanchies ou traitées pour limiter la chaleur à l’intérieur. En recouvrant des milliers d’hectares, elles ont modifié la réflectivité de toute une région. Des chercheurs de l’université d’Almería, en exploitant les capteurs MODIS des satellites Aqua et Terra de la NASA, ont calculé que l’albédo local avait augmenté de près de 10 % entre 1983 et 2006.
Un document de l’USPTO citant les travaux de Pablo Campra va plus loin : il évoque une hausse d’albédo d’environ 0,1 sur 26 000 hectares du sud de l’Espagne, associée à un transfert de chaleur réfléchie moyen de moins 20 watts par mètre carré, mesuré par infrarométrie satellite. Concrètement, une quantité significative d’énergie solaire qui aurait dû réchauffer le sol repart directement dans l’atmosphère.
Cette accumulation de plastique n’est pas née d’un plan concerté. Tout a commencé avec une première serre construite en 1963, avant que la technique ne se généralise au Campo de Dalías, puis s’étende vers l’est jusqu’au Campo de Níjar. Soixante ans plus tard, cette mosaïque agricole est devenue, sans l’avoir cherché, un outil de régulation thermique à l’échelle d’un territoire.
Quand Almería refroidit pendant que l’Espagne suffoque
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Selon Pablo Campra, de l’université d’Almería, dans une étude publiée en 2008 dans le Journal of Geophysical Research, le secteur des serres a perdu environ 0,3 degré par décennie pendant que l’Espagne, elle, en gagnait 0,5. Un écart qui représente un effet tampon d’environ 0,8 degré par décennie entre la zone horticole et son environnement régional.
Les relevés de terrain confirment cette tendance. Les stations météo de Las Palmerillas-Cajamar et de La Mojonera affichent une baisse moyenne de 0,75 degré depuis 1983. Dans le même temps, des villes comme Malaga, Grenade ou Murcia-San Javier enregistraient des hausses de 1 à 3 degrés sur la même période.
Ce contraste prend tout son sens quand on le replace dans le contexte national. L’AFP rapporte que l’Espagne a connu en 2025 sa troisième année la plus chaude depuis le début des relevés en 1961, à égalité avec 2024, avec une température moyenne de 15,1 degrés et 25 records de chaleur journaliers. L’agence météorologique espagnole, l’AEMET, précise que la température moyenne du pays a grimpé de 1,75 degré depuis 1961. Almería fait donc figure d’îlot à contre-courant, un petit poche de fraîcheur artificielle au milieu d’un réchauffement généralisé.
Il serait toutefois trompeur de présenter ce modèle comme une solution miracle. Le revers de la médaille est bien réel et pèse lourd sur l’environnement local. Le volume de déchets plastiques issus de cette agriculture intensive atteignait 48 948,2 tonnes sur la période 2020 et 2021, un système de gestion jugé insuffisant par les chercheurs eux-mêmes. À cela s’ajoute une pression considérable sur les ressources en eau : les aquifères de la région sont sévèrement surexploités, et l’extraction destinée aux serres dégrade à la fois leur quantité et leur qualité.
Almería illustre finalement une réalité que l’on retrouve souvent en sciences du climat : l’activité humaine peut produire des effets locaux qui contredisent temporairement les grandes tendances globales, sans pour autant les annuler. Le plastique des serres a sans doute offert un répit thermique à toute une plaine andalouse, mais il a aussi généré une facture écologique bien concrète, entre déchets et stress hydrique. Un équilibre fragile, qui montre à quel point le climat se joue parfois à des échelles plus locales qu’on ne l’imagine.


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