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En confiant à partir de 1976 des centaines de millions de francs à deux inventeurs pour flairer le pétrole depuis le ciel, les Français ont littéralement payé une image recopiée sur un objet caché hors du champ

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Un objet posé hors du champ de la caméra, une image reproduite à l’identique sur l’écran de contrôle : c’est ce détail technique, presque anecdotique, qui a fait s’effondrer l’un des plus vastes scandales financiers de la Ve République. Entre 1976 et 1979, l’entreprise publique Elf-Aquitaine a versé plusieurs centaines de millions de francs, environ un milliard selon les estimations les plus hautes, à deux inventeurs qui prétendaient détecter le pétrole depuis un avion. Le procédé n’était qu’un tour de passe-passe électronique, révélé lors d’une démonstration où le signal affiché s’est avéré fabriqué à la main.

À retenir

  • Une machine miracle capable de détecter le pétrole sous terre captive les plus hauts dirigeants français pendant trois ans
  • Le secret repose sur un détail technique minuscule : une image cachée, peinte à la main, projetée hors du champ des observateurs
  • Un rapport accablant est classé secret-défense et détruit, étouffant la vérité pendant deux ans avant la révélation du scandale

Sommaire

  1. Un choc pétrolier, une promesse miracle
  2. La supercherie : une image peinte, projetée hors champ
  3. Un rapport classé secret-défense, une vérité étouffée pendant deux ans

Un choc pétrolier, une promesse miracle

Tout commence dans le contexte anxiogène du premier choc pétrolier. La France cherche désespérément son indépendance énergétique quand un aristocrate belge, Alain de Villegas, et un autodidacte italien devenu réparateur de télévisions, Aldo Bonassoli, affirment avoir mis au point une machine capable de « voir » jusqu’à des milliers de mètres sous terre pour détecter gaz, pétrole et certains minerais rares, via ce qu’ils appellent les « procédés Delta et Oméga ». Le duo n’en est pas à son coup d’essai : à la fin des années 1960, les deux inventeurs prétendaient déjà avoir fabriqué un appareil permettant la détection de nappes phréatiques.

Grâce aux relations de l’aristocrate franco-belge, les deux hommes parviennent à approcher l’ancien président du Conseil Antoine Pinay, alors membre du conseil d’administration d’Elf-Aquitaine, entreprise sous contrôle de l’État. Le 2 juin 1976, Antoine Pinay et Pierre Guillaumat, le patron d’Elf, sont reçus par le président Valéry Giscard d’Estaing, à qui ils présentent cette opportunité. L’argent afflue rapidement : un premier contrat de 400 millions de francs est signé à Zurich, suivi d’un deuxième d’environ 350 millions en 1977, puis d’un troisième de 500 millions en 1978. Au total, un milliard de francs est engagé dans l’aventure. Une partie de cette manne finance même l’achat de quatre avions, dont un Boeing 707, ainsi qu’un bateau et un centre de recherches employant une vingtaine de salariés installé dans la propriété belge de Villegas, le château de Rivieren à Ganshoren.

La supercherie : une image peinte, projetée hors champ

Le mécanisme de la fraude tient en une phrase : Bonassoli avait recours à une manipulation d’images cachées dans la machine pour faire apparaître à l’écran des formes de nappes qu’il avait peintes au préalable, grâce à une manipulation d’images cachées dans la machine. Concrètement, lors des démonstrations, l’appareil censé analyser le sous-sol projetait en réalité une image reproduisant un objet dissimulé hors du champ de vision des observateurs. Le signal n’avait rien de scientifique : il était littéralement fabriqué à la main, minute après minute, pour coller aux attentes de ceux qui regardaient l’écran. Il réussissait à montrer ce que la France attendait : du « pétrole ». Et la France l’a cru.

Le plus troublant reste la façon dont Elf a validé, sans le savoir, cette fraude. Pour tester la fiabilité du renifleur, les ingénieurs d’Elf, qui connaissaient déjà la présence de certains gisements, ont voulu vérifier la crédibilité des sous-traitants, et les gisements ont bien été « trouvés ». Mais les deux escrocs avaient pu obtenir les relevés géologiques via des sources internes, sans qu’Elf ne s’en aperçoive. À chaque fois que des doutes émergeaient chez les scientifiques, Bonassoli et Villegas menaçaient de vendre leur invention aux Américains ou à un pays du Golfe, une tactique d’intimidation qui a suffi à faire taire les sceptiques pendant des années. La compagnie a même continué de financer le projet malgré une perte de près de 100 millions de francs lors d’un forage infructueux en Afrique du Sud.

Un rapport classé secret-défense, une vérité étouffée pendant deux ans

Face à l’ampleur des sommes englouties, l’ancien Premier ministre Raymond Barre commande en 1980 un audit à la Cour des comptes. Le document accable la gestion d’Elf, mais il ne verra jamais le jour publiquement : le rapport est classé secret-défense, et l’opération tout entière est classée secret défense pendant que la Cour des comptes détruit son propre rapport. c’est en octobre 1982 que Bernard Beck, alors premier président de la Cour des comptes, fait détruire les exemplaires du document confidentiel qu’il détenait, un rapport établi en 1980 par un magistrat de cette Cour à la demande de Raymond Barre, alors Premier ministre.

Il faudra attendre le journalisme d’investigation pour que l’affaire éclate au grand jour. Le journaliste Pierre Péan, qui avait déjà évoqué le scandale en juin 1983, livre le 21 décembre 1983 dans Le Canard enchaîné un récit détaillé qui secoue toute la classe politique. La révélation provoque un séisme : dès le lendemain à l’Assemblée nationale, Henri Emmanuelli, alors secrétaire d’État au Budget, qualifie de « forfaiture » la destruction du dernier exemplaire du rapport de la Cour des comptes. Giscard d’Estaing, éclaboussé pour avoir assisté à une démonstration du procédé pendant son mandat, réplique le jour même à la télévision en dénonçant « le risque honteux de l’abaissement de la France ». Une commission d’enquête parlementaire sera mise en place, qui finira par dédouaner l’ancien président tout en tançant sévèrement Raymond Barre.

Le dénouement humain de l’histoire tranche avec la démesure des sommes englouties. Aldo Bonassoli est retourné réparer des téléviseurs dans son village italien de Lurano, tandis qu’Alain de Villegas, ruiné et son patrimoine saisi, se serait exilé dans un monastère en Amérique du Sud où il aurait fini ses jours. Quant à Elf, l’entreprise n’a récupéré qu’une fraction de la somme engagée : le numéro deux du groupe, Gilbert Rutman, ira jusqu’à déclarer en conférence de presse fin décembre 1983 que, si c’était à refaire, il le referait. De quoi rappeler qu’un signal scientifique convaincant n’est parfois qu’une image bien cadrée, et qu’un cadrage se retourne toujours contre celui qui refuse de regarder ce qui se cache juste à côté.

Sources : franco.wiki | pasdeclimatsanseau.unblog.fr | universalis.fr

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