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En reprenant Poder, les producteurs de BioBreizh prennent le contrôle d'un maillon stratégique, du champ au client, pour mieux relier production, débouchés et rémunération.
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Par Bertrand Dumarché Publié le 15 oct. 2026 à 18h22
En janvier 1990, Jean-Luc Poder n’avait ni entrepôt ni grande équipe commerciale. Son bureau était installé chez ses parents et il disposait d’un camion. Le 2 janvier, un premier chargement de légumes part vers l’Angleterre. Le lendemain, deux palettes prennent la direction de l’Allemagne. Trente-six ans plus tard, l’entreprise Poder qu’il a créée change de mains. Mais pour son fondateur, l’essentiel est ailleurs : le nouvel avenir de Poder restera entre celles et ceux avec qui son histoire s’est construite.
Le 2 octobre, BioBreizh reprend officiellement Poder. Pour les producteurs bio bretons, l’opération représente bien plus qu’un changement de propriétaire : elle leur permet de prendre collectivement le contrôle d’un outil stratégique de leur filière, chargé du conditionnement, de la logistique et de la commercialisation de leurs productions. Après près de trente ans de partenariat entre les deux structures, la boucle est en partie bouclée : ceux qui produisent prennent désormais aussi la main sur le maillon qui relie leurs légumes aux clients.
Une transmission mûrie pendant trois ans
La décision n’a pas été prise du jour au lendemain. Depuis trois ans, Jean-Luc Poder prépare la transmission de l’entreprise. Plusieurs options existaient, mais le choix d’un acteur extérieur ne correspondait pas à ce qu’il souhaitait pour la suite. « Je voulais que cela reste dans le milieu », résume-t-il. Il tenait surtout à préserver les équipes, les savoir-faire et les relations commerciales patiemment construits au fil des années.
BioBreizh s’impose rapidement comme le successeur naturel. Les deux structures travaillent ensemble depuis près de trente ans : l’une organise et accompagne la production, l’autre conditionne, commercialise et distribue les légumes. « BioBreizh était le choix évident », explique Jean-Luc Poder.
Transmettre Poder aux producteurs, c’est pour lui assurer une continuité tout en ouvrant une nouvelle étape. L’entreprise ne se résume pas à ses bâtiments ou à ses équipements : elle porte une connaissance des marchés, des clients, des flux et des exigences commerciales. Autant de compétences que les producteurs souhaitent désormais intégrer pleinement à leur réflexion collective.
« Ce n’est pas seulement une entreprise que nous reprenons, c’est aussi un héritage », souligne Anaïs Larher, présidente de BioBreizh. L’enjeu, pour elle, est de prolonger ce qui fonctionne tout en donnant aux producteurs davantage de maîtrise sur leur avenir.
Produire ce qui sera effectivement vendu
Derrière la reprise de Poder se trouve une ambition très concrète : mieux relier la parcelle au débouché commercial. Jusqu’ici, les deux maillons étaient complémentaires ; désormais, ils pourront être pensés ensemble.
La commercialisation connaît les besoins des clients. Les techniciens connaissent les producteurs, leurs surfaces, leurs cultures et leurs contraintes. L’objectif est de faire mieux circuler cette information pour anticiper les volumes et adapter la production à la demande.
« Produire ce qui sera vendu » devient la ligne directrice. Il ne s’agit pas de produire moins par principe, mais de rechercher le meilleur ajustement possible entre les besoins du marché et les capacités des fermes. Identifier une demande, anticiper les volumes, planifier les cultures, récolter, conditionner puis livrer : la chaîne doit être pensée comme un seul ensemble cohérent.
Pour les producteurs, cette coordination renforcée doit limiter les surplus et les pertes, tout en donnant davantage de visibilité aux exploitations. En prenant le contrôle de la commercialisation, BioBreizh entend aussi mieux défendre la valorisation de ses productions et, à terme, la rémunération des producteurs.
Le changement intervient dans un marché bio qui retrouve des couleurs après plusieurs années difficiles. Les achats de produits bio ont progressé de 3,6 % en valeur en 2025 et encore de 4,8 % au premier semestre 2026. Cette reprise de la consommation ne suffit toutefois pas à effacer la fragilité de la production. Pour les producteurs, la question des débouchés reste centrale.
Du légume breton jusqu’au client
Le nouveau périmètre donne à BioBreizh une vision plus complète de la filière. Le groupement rassemble aujourd’hui 56 fermes et 75 producteurs, sur environ 1 700 hectares de plein champ, avec 150 variétés cultivées. Poder apporte ses infrastructures, ses équipes et son expérience commerciale. L’entreprise emploie 30 salariés et commercialise environ 10 000 tonnes de légumes par an, dont 95 % sont issus d’achats bretons.
À Plouvorn, le site principal s’étend sur 3 400 m2, dont 2 400 m2 de chambres à température contrôlée et 1 000 m2 dédiés au conditionnement et aux bureaux. Un second site historique se trouve à Mespaul. Trois camions assurent les collectes auprès des exploitations à partir de chaque site, avant que les légumes ne repartent vers les différents clients.
Le premier client de Poder reste Biocoop, qui représente environ un tiers du chiffre d’affaires. La grande distribution pèse 27 %, auxquels s’ajoutent les magasins spécialisés, l’export, la transformation et la restauration collective. Les principaux flux sont concentrés dans le Grand Ouest et en région parisienne.
Cette diversité de débouchés doit être préservée. La reprise ne signifie pas la remise à plat des partenariats existants. Au contraire, BioBreizh veut s’appuyer sur le réseau commercial construit par Poder pour continuer à développer les marchés. La restauration collective figure notamment parmi les axes de développement.
Une aventure collective renforcée
Pour les producteurs, l’enjeu va donc bien au-delà de l’acquisition d’une entreprise. Il s’agit de faire évoluer le fonctionnement d’une filière en rapprochant deux univers déjà étroitement liés.
« Nous devons être capables de mesurer nos choix et de nous engager collectivement », défend Anaïs Larher. La présidente de BioBreizh insiste sur la nécessité de sécuriser les fermes existantes et de donner de la visibilité aux producteurs. L’objectif est aussi de poursuivre l’installation et la transmission : cinq jeunes agriculteurs ont rejoint BioBreizh au cours des deux dernières années.
Le groupement ne veut pas changer d’échelle à n’importe quel prix. L’idée n’est pas de devenir une coopérative regroupant plusieurs centaines de fermes, mais de conserver une taille permettant les échanges et une réelle implication des producteurs. De nouveaux adhérents pourront rejoindre le collectif dans les prochaines années, à condition de partager cette volonté de construire ensemble.
À l’horizon 2030, BioBreizh vise 30 millions d’euros de chiffre d’affaires, contre 23 millions en 2025. En additionnant BioBreizh et Poder, l’objectif est d’atteindre environ 50 millions d’euros.
Garder les pieds dans le sol breton
La reprise est aussi une affaire de territoire. Les producteurs sont principalement implantés dans le Nord-Finistère et les Côtes-d’Armor. Poder conserve ses équipes, ses compétences et son ancrage local. Jean-Luc Poder accompagne lui-même la transition afin de transmettre aux nouveaux propriétaires la connaissance de l’entreprise et de ses clients.
Cette proximité est revendiquée comme une force. La grande majorité des légumes commercialisés par Poder est bretonne et l’entreprise travaille avec des producteurs et partenaires partageant la volonté de consolider la filière biologique régionale.
Pour Anaïs Larher, cette implantation locale donne aussi un sens particulier à l’opération. Produire ici, décider ici, transmettre ici : derrière la reprise de Poder, c’est cette capacité à garder la maîtrise des choix qui est recherchée.
Sur les fermes, cette maîtrise doit aussi composer avec un climat qui change. Les exploitations bio ont déjà développé des systèmes fondés sur les rotations, la diversité des cultures et les infrastructures agroécologiques. Beaucoup de producteurs cultivent huit à dix espèces afin de répartir les risques. Après un été marqué par la chaleur et le manque d’eau, cette diversité apparaît plus que jamais comme un élément de résilience.
La reprise de Poder ouvre ainsi une nouvelle aventure pour BioBreizh. Une aventure qui ne commence pas par un nouveau bâtiment ou une nouvelle gamme de légumes, mais par un changement de regard : ne plus penser séparément ce qui pousse dans les champs et ce qui arrive dans les rayons.
Jean-Luc Poder voit son nom progressivement s’effacer de l’entreprise qu’il a créée. Mais l’outil, lui, reste dans les mains de ceux qui produisent. Trente-six ans après les premières palettes parties de chez ses parents, la route continue, cette fois du champ au client, sous une même responsabilité collective.
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