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En bâtissant sur chaque barrage un escalier de béton pour laisser remonter leurs poissons migrateurs, des gestionnaires de fleuves ont littéralement livré aux turbines les jeunes qu’ils voulaient sauver

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Depuis 1984, la France a multiplié les passes à poissons sur ses cours d’eau, ces escaliers de béton censés permettre aux saumons, aloses et anguilles de remonter vers leurs frayères. Mais l’obsession de la montaison a occulté un détail qui allait tout faire basculer : personne n’avait vraiment pensé au chemin du retour. Ce qui a changé le destin de milliers de jeunes poissons n’était ni le nombre de ces ouvrages ni leur coût de construction, mais l’oubli presque total de la dévalaison, cette descente vers la mer qui a fini par livrer aux turbines les smolts que ces mêmes gestionnaires voulaient sauver.

À retenir

  • Pourquoi les poissons sauvés à la montée disparaissent à la descente ?
  • Comment un seul barrage peut tuer plus de 50% des jeunes saumons
  • La mortalité s’accumule : découvrez le prix réel d’une Loire surbarrée

Sommaire

  1. Un chantier titanesque pour faire remonter les poissons
  2. La descente, l’angle mort de plusieurs décennies d’ingénierie
  3. Quand chaque barrage multiplie les pertes du précédent
  4. Des grilles plus fines, mais un chantier loin d’être bouclé

Un chantier titanesque pour faire remonter les poissons

Le déclic remonte à la loi sur la pêche en eau douce de 1984. Comme conséquence de cette loi, de nombreuses réalisations de passes à poissons ont vu le jour en France. L’ambition était claire : rouvrir aux migrateurs amphihalins, ces espèces qui partagent leur vie entre mer et rivière, des axes que des décennies de seuils et de barrages avaient verrouillés. Le chantier a pris une ampleur considérable. Près de 60 000 barrages, écluses, seuils ou anciens moulins désaffectés barrent aujourd’hui les cours d’eau en France.

Le seul exploitant EDF Hydro illustre la démesure du dispositif. EDF Hydro, qui gère l’essentiel du parc hydroélectrique français avec plus de 400 centrales hydroélectriques et 600 barrages hydrauliques, indique avoir installé sur ses aménagements plus de 250 dispositifs de franchissement, comme les passes à poissons, notamment pour les poissons migrateurs. Sur les seuls tronçons classés prioritaires, 150 barrages, centrales ou prises d’eau sont équipés de plus de 190 ouvrages de franchissement piscicole à la montaison ou à la dévalaison. Des chiffres qui donnent le vertige : on a bâti, rivière après rivière, un réseau d’escaliers hydrauliques presque aussi dense que le réseau autoroutier français.

La descente, l’angle mort de plusieurs décennies d’ingénierie

Faire monter les poissons, c’est une chose. Les faire redescendre vivants vers l’océan, c’en est une autre, longtemps reléguée au second plan. Les smolts de saumon atlantique et les anguilles argentées, au moment de quitter la rivière pour rejoindre la mer, sont happés par le courant qui alimente les turbines. Sur l’aménagement de Bedous-Asasp, la mortalité potentielle sur les smolts transitant dans les turbines s’est révélée supérieure à 50 %. Un poisson sur deux, tué net, alors même que l’ouvrage voisin avait été équipé d’une passe à poissons pour permettre sa remontée quelques mois plus tôt.

Face à ce constat, les ingénieurs ont fini par concevoir des dispositifs dits « ichtyocompatibles » : des grilles à mailles fines couplées à des exutoires de surface, censés détourner les jeunes poissons des turbines. Un test mené sur le Gave d’Oloron a mesuré leur efficacité réelle. Le dispositif testé était équipé d’un plan de grille avec un espacement libre entre barreaux de 20 mm, incliné à 26°, avec deux exutoires de surface alimentés par un débit total de 0,5 m3/s, soit 6,5 % du débit turbiné durant l’étude. Un chiffre qui résume à lui seul le problème : quand 93,5 % du débit continue de filer droit vers les turbines, l’exutoire de secours ne peut attirer qu’une minorité de poissons. La conception hydraulique reste pensée pour produire de l’électricité en priorité, la sécurité des migrateurs venant ensuite.

Quand chaque barrage multiplie les pertes du précédent

Le vrai piège n’est pas un seul ouvrage mal équipé. C’est l’accumulation. Sur un fleuve jalonné de plusieurs centrales, chaque prise d’eau prélève sa part de smolts, et les pertes se cumulent d’un barrage à l’autre jusqu’à l’estuaire. Un rapport consacré au bassin Loire-Bretagne a modélisé ce phénomène de « mortalité cumulée » à l’échelle de tout un réseau hydrographique. Un chaînage est réalisé pour calculer la mortalité cumulée dans les ouvrages se situant sur le parcours de dévalaison des poissons partant de n’importe quel point du réseau. Le résultat est sans appel : pour les saumons, les mortalités sont évaluées à 27 % de la production de smolts en Loire, contre 2 % en Bretagne.

Cet écart entre les deux bassins raconte tout. En Bretagne, moins de barrages, moins de pertes. En Loire, où les aménagements hydroélectriques s’enchaînent, plus d’un jeune saumon sur quatre disparaît avant même d’avoir atteint l’océan, victime d’un parcours d’obstacles que la passe à poissons amont n’a jamais été conçue pour compenser. l’escalier construit pour sauver l’espèce à la montée devient, quelques mois plus tard, la porte d’entrée d’un piège mortel à la descente, sur le même cours d’eau, parfois sur le même ouvrage.

Des grilles plus fines, mais un chantier loin d’être bouclé

Les gestionnaires de rivières ne sont pas restés inactifs face à ce constat. L’ancien Onema (aujourd’hui intégré à l’Office français de la biodiversité) a lancé une série d’études pour évaluer l’efficacité de dispositifs de dévalaison pour les smolts de saumon atlantique dès 2015. L’objectif affiché de ces prises d’eau nouvelle génération est ambitieux : atteindre de fortes efficacités de passage, supérieures à 90 %. Sur le papier, la promesse est belle. Dans les faits, ces équipements coûteux ne concernent encore qu’une fraction des milliers de seuils et barrages qui hérissent le territoire, et leur généralisation se heurte au même obstacle que la montaison il y a quarante ans : convaincre chaque exploitant, sur chaque ouvrage, d’investir dans un dispositif qui ne produira jamais un kilowattheure supplémentaire.

La leçon de cette histoire tient en un paradoxe simple : sur un même cours d’eau, un poisson protégé à l’aller peut redevenir une proie à quelques centaines de mètres de là, quelques mois plus tard, sur le trajet inverse. Les données du bassin Loire-Bretagne montrent que la réponse ne se joue pas ouvrage par ouvrage, mais à l’échelle du bassin entier, où chaque barrage supplémentaire ajoute sa dose de mortalité à celle de ses voisins. Tant que la dévalaison restera pensée comme un ajout tardif plutôt que comme un critère de conception dès le premier coup de pelle, les escaliers à poissons continueront de sauver la montée sans garantir le retour.

Sources : ecologie.gouv.fr | researchgate.net | logrami.fr

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