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En Alberta, des centres de données prévus dans des régions en «stress hydrique élevé»

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Le hameau d’Indus, à l’est de Calgary, ne compte qu’une cinquantaine d’habitants. Aussi, quand l’un des plus grands complexes de centres de données au pays — le Beacon AI Centres Indus Project — a été proposé dans ses environs immédiats, les chances d’une opposition organisée semblaient bien minces.

Mais personne n’avait compté sur Thomas Shrake. Pendant deux décennies, il a travaillé à l’international comme analyste technique, notamment à la gestion d’un centre de données de cinq étages à Hanoï, au Vietnam, alimenté par « un générateur de la taille d’un pâté de maisons ».

M. Shrake est finalement rentré dans sa ville natale d’Indus pour s’occuper de ses parents vieillissants, et a accepté un emploi de chauffeur d’autobus local. Il ne s’attendait pas à ce que ses connaissances spécialisées en centres de données lui soient à nouveau utiles.

Mais en décembre 2025, Beacon se présente à Indus pour vanter son complexe de centres de données, alimenté par une centrale au gaz naturel de 1494 mégawatts. M. Shrake regarde attentivement la présentation lorsqu’elle aborde la consommation d’eau.

« Ils affichaient un chiffre très bas, seulement 1500 mètres cubes par jour. On croit alors que c’est peu, non ? C’est plutôt négligeable si on ne fait pas attention aux cubes », dit-il. Un mètre cube contient 1000 litres. « Ça représente environ 547 millions de litres par an. »

C’est plus que toute la consommation annuelle en eau des 5500 résidents de la ville voisine de Langdon. En 2025, lors d’une sécheresse, la consommation d’eau dans la région a été restreinte. M. Shrake craint qu’un nouveau centre de données n’aggrave les pénuries d’eau lors des prochaines sécheresses, d’autant que les changements climatiques continuent d’exacerber le stress hydrique.

Ces mêmes dynamiques se jouent partout en Alberta. Le National Observer a analysé les emplacements de 38 campus de centres de données proposés dans la province et constate que les trois quarts d’entre eux se trouvent dans des régions soumises à un stress hydrique élevé ou extrêmement élevé. Le stress hydrique extrême est défini par le World Resources Institute comme l’utilisation d’au moins 80 % des ressources disponibles ; les régions en « stress hydrique élevé » en utilisent au moins 40 %. Seulement trois des 38 sites ont été planifiés dans des régions à faible stress hydrique, qui constituent pourtant la majeure partie du territoire albertain.

À la lecture de ces données, Evan Davies, expert en gestion de l’eau à l’Université de l’Alberta, met en garde contre les « effets cumulatifs » de ces projets. « Il y a un risque à concentrer autant de ces centres de données dans un ensemble de bassins déjà soumis au stress hydrique », dit-il.

Dans le pire des cas, ce risque se traduirait par une situation où certaines parties de l’Alberta ne seraient plus en mesure d’irriguer les cultures ou d’abreuver le bétail en plein été, parce que les centres de données auraient obtenu un droit de priorité sur l’eau du sous-sol des Prairies.

Actifs liquides

La demande croissante en infrastructures pour soutenir l’intelligence artificielle se répand à travers l’Amérique du Nord. Le gouvernement albertain s’est fixé comme objectif d’attirer 100 milliards de dollars d’investissements dans des centres de données consacrés à l’intelligence artificielle d’ici 2030.

Jusqu’à présent, plus de 40 centres de données ont demandé à être raccordés au réseau électrique de la province, selon l’Alberta Electric System Operator. Plusieurs se trouvent au sein de grands complexes regroupant de multiples centres de données.

Notre analyse de 38 complexes de centres de données proposés révèle qu’ils tendent à se regrouper dans un rayon de 50 kilomètres de centres urbains, principalement Calgary et Edmonton. Cette proximité donne aux promoteurs accès aux infrastructures à haute tension existantes, à des terrains déjà zonés pour usage industriel, et permet des temps de réponse plus rapides pour les chatbots.

Mais cela pourrait se faire au détriment des ressources en eau de l’Alberta. Les centres urbains du sud de la province se trouvent généralement dans des bassins soumis à un fort stress hydrique. Calgary, en particulier, a été aux prises avec des pénuries d’eau en raison de conduites vétustes et fragiles, forçant les usagers industriels et les ménages à rationner leur consommation pendant des mois.

Depuis 2006, les bassins des rivières Bow et Oldman sont fermés aux nouvelles demandes de licences d’utilisation des eaux de surface en raison d’une surallocation. Malgré cela, notre analyse révèle que 13 centres de données totalisant 5744 MW y ont été proposés, dont quatre ont déjà reçu une approbation de raccordement au réseau.

Dans ces bassins, les promoteurs de centres de données doivent acheter ou hériter des droits d’eau de surface auprès des titulaires de licences existants. Même dans les bassins ouverts, en vertu du principe albertain du « premier en date, premier en droit » (First in Time, First in Right), les licences octroyées plus tôt donnent priorité d’accès à l’eau en période de sécheresse.

Cela rend les sites disposant de permis d’eau et d’infrastructures préexistants plus attrayants, même si ces droits d’eau avaient été accordés à des fins entièrement différentes.

« Quand l’eau est vraiment très rare, les titulaires de licences anciennes ont effectivement la priorité », indique M. Davies. Il ajoute toutefois qu’il serait inédit et politiquement imprudent pour des entreprises de faire valoir ces droits.

À Indus, Shrake craint que Langdon se retrouve désormais derrière le centre de données dans la file d’attente lors de la prochaine sécheresse. Beacon a conclu une entente avec la Langdon Waterworks Limited, une société d’utilité privée, pour recevoir 1500 mètres cubes d’eau potable par jour, ce qui lui donnerait, selon lui, un accès prioritaire à l’eau avant la ville. Un mois auparavant, Langdon Waterworks avait conclu un accord avec le Western Irrigation District pour recevoir de l’eau de la rivière Bow afin de soutenir « le développement important qui se déroule à l’est de Calgary ».

Nous avons soumis ces préoccupations à Langdon Waterworks, mais la société n’a pas répondu. Dans un dépôt réglementaire, Beacon écrit qu’elle « s’engage à dialoguer tôt et souvent avec l’autorité locale de l’eau afin d’évaluer et de modéliser avec précision l’eau disponible et son utilisation ».

Pour s’assurer un accès prioritaire à l’eau et à l’énergie, des promoteurs commencent à proposer des centres de données sur les sites de centrales au gaz naturel existantes. C’est le cas de Keephills, un campus de centre de données de 861 MW proposé à l’ouest d’Edmonton sur le site d’une ancienne centrale au charbon entièrement reconvertie au gaz naturel. Le site Web du promoteur se vante de tirer parti de « la grande superficie de terrains zonés de TransAlta, ainsi que des infrastructures existantes de transport d’électricité, de gaz naturel et d’eau ».

Le ministère de l’Environnement et des Zones protégées de l’Alberta n’a pas répondu à notre demande de précisions sur la question de savoir si les centres de données peuvent simplement acheter ou hériter de permis d’eau existants sans soumettre de projet à une évaluation environnementale.

« Je ne crois même pas que le gouvernement albertain le sache », affirme Nathan Ip, porte-parole de l’opposition en matière de technologie et d’innovation pour le NPD albertain. « Je crois qu’ils improvisent au fur et à mesure », ajoute-t-il, réclamant une consultation publique plus transparente sur la planification des centres de données d’IA.

En 2025, le gouvernement albertain a adopté la Water Amendment Act, qui lui permet d’utiliser des arrêtés ministériels pour approuver des transferts d’eau « à faible risque » d’un bassin à un autre sans devoir adopter une loi spécifique.

Le vrai coût de l’eau

Selon Hadrian Mertins-Kirkwood, du Centre canadien de politiques alternatives, les préoccupations concernant la consommation d’eau des centres de données ont été « quelque peu exagérées ». Par rapport à d’autres activités, comme les sables bitumineux, les centres de données individuels n’utilisent qu’une infime fraction de l’eau.

« Dans les endroits où l’eau est abondante et bon marché — ce qui est en fait le cas dans une grande partie du Canada —, c’est une préoccupation bien moindre », dit-il.

M. Mertins-Kirkwood explique que si la demande en eau des centres de données a suscité un contrecoup public aux États-Unis, le Canada bénéficie de températures plus fraîches, ce qui réduit les besoins en eau pour le refroidissement.

Mais construire des centres de données dans des bassins soumis au stress hydrique pourrait compromettre ces avantages.

À mesure que la concurrence pour l’eau s’intensifie lors des étés chauds, il réclame que les promoteurs divulguent leur consommation d’eau « non pas sur une base annuelle, qui est trompeuse, mais sur une base de pointe ».

La consommation d’eau varie considérablement selon la conception et l’emplacement des centres de données, ce qui en complique l’estimation. Certains promoteurs commencent à concevoir des systèmes en circuit fermé qui recyclent l’eau pour le refroidissement.

Le Beacon AI Centres Indus Project, par exemple, est conçu pour utiliser « un refroidissement glycolé en circuit fermé avec une utilisation minimale d’eau de procédé ». Cependant, des dépôts réglementaires révèlent que même les systèmes en circuit fermé nécessitent des quantités importantes d’eau pour fonctionner : le complexe devrait consommer jusqu’à 1,5 million de litres par jour, dont 750 000 litres pour alimenter les générateurs de vapeur de la centrale et ses systèmes de protection incendie.

Ces besoins pourraient être réduits, selon M. Mertins-Kirkwood, en ayant recours à des sources d’énergie renouvelables comme l’énergie solaire et éolienne. Mais le gaz naturel est l’énergie de choix pour la plupart des projets albertains, et le gouvernement a encouragé ce choix. La première ministre albertaine, Danielle Smith, déclarait au Calgary Herald en décembre : « Si vous voulez aller vite, toutes les routes mènent au gaz naturel. »

Les règlements actuels de l’Alberta favorisent la construction, par les centres de données, de leurs propres générateurs au gaz naturel pour répondre à leurs besoins en électricité — des générateurs qui nécessitent eux-mêmes des systèmes de refroidissement gourmands en eau.

Plusieurs projets prévoient tout de même de se raccorder au réseau électrique général. Les centres de données ont réclamé 21 085 MW d’électricité au réseau de l’Alberta — soit plus de 90 % de la capacité existante du réseau. Seule une fraction de ces projets se concrétisera, et aucun ne peut aller de l’avant sans que de nouvelles sources d’énergie soient intégrées au réseau.

Dans le comté de Ponoka, où se trouve le plus grand site de centre de données proposé demandant un raccordement au réseau en Alberta, des responsables ont indiqué au National Observer qu’aucun promoteur ne les avait contactés. Ils ont toutefois mentionné une proposition voisine de centrale au gaz de 460 MW de TransAlta, sans savoir si les deux projets étaient liés.

D’autres projets contournent complètement le réseau.

Le complexe hors réseau Wonder Valley AI de Kevin O’Leary nécessiterait 7500 MW de puissance au gaz pour fonctionner, émettant jusqu’à 30,5 mégatonnes de gaz à effet de serre par an. Cela effacerait en pratique tous les gains réalisés par l’Alberta en mettant fin à la production d’électricité au charbon, et ferait de Wonder Valley la plus grande source d’émissions d’un seul site au pays. Ces émissions alimenteraient par ailleurs les changements climatiques, qui aggravent le stress hydrique dans les bassins déjà fragilisés de la province, provoquant une fonte des neiges plus précoce et une évaporation accrue.

La rivière Smoky, où le mégaprojet serait implanté, se trouve globalement dans une zone à faible stress hydrique. Cependant, le gouvernement albertain fait avancer le projet sans consulter la Première Nation crie de Sturgeon Lake, toute proche.

Et les tensions commencent à se faire sentir.

Grogne populaire

Un récent sondage d’Abacus Data a demandé aux Canadiens quels types de grands projets le pays a le plus urgent besoin de réaliser. Les centres de données arrivent en dernière position, retenus par seulement 15 % des répondants, malgré les déclarations répétées du gouvernement fédéral sur l’importance de la souveraineté des données face aux menaces américaines.

Au sud de la frontière, le contrecoup contre les centres de données est bien plus avancé. La grogne populaire, de Manhattan jusqu’au cœur de la base MAGA, a poussé les grandes entreprises d’IA à promettre, en mars 2026, de prendre en charge les coûts énergétiques liés à leurs centres de données. Cet engagement ne s’étendrait pas à leurs installations canadiennes.

La rareté de l’eau est « maintenant en train de devenir un sujet central » aux États-Unis, en partie en raison du débat public autour des centres de données, selon Klaus Reichardt, fondateur de la société californienne d’économie d’eau Waterless. Plus tôt ce mois-ci, la Californie a imposé des restrictions permanentes sur l’eau dans les villes et les municipalités de l’État.

Des résidents de la ville d’Olds, en Alberta, ont également soulevé des préoccupations concernant les pénuries d’eau, après que Synapse Real Estate Corp. a proposé une centrale au gaz de 1400 MW pour alimenter un centre de données sur le même site. Le projet a été rejeté par l’Alberta Utilities Commission au début de mars, qui a constaté que la demande de Synapse comportait « des erreurs, des informations insuffisantes ou incomplètes, et des incohérences internes ».

À une heure et demie de route de là, à Indus, Thomas Shrake espère un résultat similaire.

Il a soumis à l’Agence d’évaluation d’impact du Canada des informations détaillées faisant état des nombreuses répercussions environnementales potentielles du Beacon AI Centres Indus Project. Il a prévenu que les eaux hypersalines rejetées par la centrale pourraient endommager les systèmes d’eaux usées de Langdon, ou être injectées dans le sol, risquant de jaillir à travers des puits résidentiels et pétroliers.

Environnement et Changement climatique Canada ainsi qu’au moins trois gouvernements autochtones ont soulevé des préoccupations concernant les émissions d’oxydes d’azote, les fines particules et près de cinq mégatonnes de CO2 annuelles provenant du site.

Beacon a depuis tenu des réunions avec les communautés touchées et s’est engagé à « participer activement aux démarches régionales, à minimiser les répercussions environnementales tout en favorisant les possibilités offertes aux communautés autochtones ».

En mars 2026, l’Agence d’évaluation d’impact du Canada a jugé que le projet ne nécessitait pas d’évaluation fédérale.

L’Alberta Utilities Commission examine actuellement la centrale au gaz naturel de 1494 MW qui alimenterait le centre de données près d’Indus. Si la commission l’approuve, M. Shrake ne voit d’autre choix que de ranger sa calculatrice et de brandir une pancarte.

« J’imagine que la prochaine étape sera de mobiliser 170 élèves et parents devant l’école pour dire “Madame la Première ministre Smith, s’il vous plaît, non” », dit-il.


Cet article a été traduit par la rédaction du Devoir, à l’aide d’un outil d’intelligence artificielle, après avoir d’abord été publié en anglais dans le Canada’s National Observer.

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