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Dans le parcours de Guy Boulianne, le retour à la peinture abstraite en 2025, après quarante années consacrées principalement à l’écriture, à l’édition et à la chronique, n’a jamais été un simple recommencement. Chaque série — Géométrie variable, Hommage au frère Jérôme, Fenêtres sur l’espace, Fragmentation, Accélération — a constitué une manière d’extirper une mémoire tout en ouvrant un espace nouveau. Avec la série Émergence (No. 1, No. 2 et No. 3), l’artiste franchit une étape supplémentaire. Ces trois acryliques sur toile de 40,6 × 50,8 cm (16 × 20 po), signées GÉBÉ, ne se contentent pas de prolonger le dialogue déjà présent dans son œuvre entre fond gestuel et structure géométrique. Elles en font le cœur même de la proposition, en s’appuyant sur une notion philosophique précise : celle de l’émergence.
Apparue au XIXe siècle, notamment chez John Stuart Mill et George Henry Lewes, puis développée au XXe siècle par Samuel Alexander, C. Lloyd Morgan et C. D. Broad, l’émergence désigne le fait qu’une propriété peut découler de propriétés plus fondamentales tout en demeurant nouvelle et irréductible à celles-ci. Le tout n’est pas seulement la somme des parties ; il produit quelque chose qui n’était pas contenu, de manière additive, dans les éléments qui le composent. Elle s’oppose au réductionnisme strict comme aux dualismes qui postuleraient une substance séparée. Au dictionnaire, le mot renvoie aussi bien à la sortie d’un fluide ou d’une onde qu’à l’apparition soudaine d’un fait, d’une idée, d’une configuration sociale ou politique. Les trois toiles de Boulianne rendent cette double acception sensible.
Le fond de chaque tableau est construit par des passages larges, superposés, parfois frottés ou chargés, où le noir, le brun, l’ocre, le jaune et des gris teintés se mêlent sans se résoudre. Ce n’est pas un fond neutre. C’est un champ de matière en mouvement, porteur de traces visibles de brosse ou de couteau, de densités variables, de zones presque saturées et d’autres plus ouvertes. On y reconnaît la continuité avec les fonds sombres et animés des séries précédentes, mais ici la palette se resserre autour de teintes terreuses et lumineuses à la fois, comme si une lumière latente cherchait à percer une matière encore instable. Sur ce champ surgissent des lignes noires, d’épaisseur constante ou légèrement variable, qui dessinent des rectangles incomplets, des grilles fragmentées, des cadres ouverts ou décalés. Ces lignes ne sont pas simplement posées par-dessus ; elles semblent à la fois retenir et être retenue par le fond. Elles ne se contentent pas d’organiser le chaos : elles en émergent.
Dans Émergence No. 1, la structure est plus compacte. Un réseau de rectangles et de segments croisés occupe le centre et le bas de la toile, tandis que des cadres plus larges s’échappent vers le haut et vers la droite. Les jaunes les plus intenses percent précisément là où les lignes se densifient ou se croisent. Le regard ne peut pas isoler le fond du réseau : chaque rectangle apparaît comme une zone où la matière sous-jacente a été à la fois révélée et contrainte. L’ensemble produit une sensation de concentration, presque de pression, dont résulte une forme qui n’était pas prévisible à partir de la seule addition des coups de pinceau et des traits noirs.
➤ Disponible dans la boutique de Guy Boulianne.

Émergence No. 2 respire davantage. Les structures se déploient vers les bords, laissant au centre un large passage de jaune et de brun clair. Des grilles plus régulières apparaissent à droite et à gauche, tandis que des cadres plus libres et décalés occupent le bas. Ici, l’émergence se lit comme une ouverture : le réseau ne cherche pas à saturer l’espace, mais à le polariser. Les zones plus claires ne sont pas de simples réserves ; elles deviennent des événements visuels qui n’existent que par la tension avec les lignes qui les bordent ou les traversent. Le tout dépasse la somme parce que la relation entre les parties crée des intervalles actifs, des seuils qui n’étaient contenus ni dans le fond gestuel ni dans la géométrie isolée.
➤ Disponible dans la boutique de Guy Boulianne.

Émergence No. 3 est la plus dynamique. Les diagonales y jouent un rôle plus affirmé, et les rectangles semblent se décaler ou se fragmenter sous une poussée interne. Le jaune se concentre dans une zone supérieure centrale, presque explosive, tandis que les structures noires se propagent vers les coins et les bords. On y perçoit moins une organisation stabilisée qu’un processus en cours : certaines lignes paraissent encore en train de se décider, d’autres semblent déjà partiellement absorbées par le fond. L’irréductibilité est ici particulièrement sensible. On peut décrire chaque trait, chaque passage de couleur, chaque intersection ; on ne peut pas, à partir de ces descriptions, reconstituer la qualité propre de la composition — cette impression simultanée de construction et d’instabilité, de figure en train de se former et de se défaire.
➤ Disponible dans la boutique de Guy Boulianne.

Cette irréductibilité n’est pas une simple métaphore. Dans la philosophie de l’émergence, une propriété émergente dépend des niveaux inférieurs tout en n’étant pas déductible d’eux de manière additive. De même, dans ces toiles, la géométrie dépend du fond gestuel (elle s’y inscrit, elle en révèle certaines zones, elle en modifie la lecture), et le fond dépend de la géométrie (sans elle, il resterait une matière indifférenciée). Pourtant, ni l’un ni l’autre ne contient à l’avance ce que produit leur rencontre. Le spectateur perçoit des configurations — des fenêtres, des plans, des réseaux, des seuils — qui n’existent pas comme telles dans les couches successives de peinture. Ces configurations sont nouvelles ; elles ne se réduisent pas à la liste des gestes qui les ont rendues possibles.
On retrouve ici une continuité avec les préoccupations formelles déjà visibles chez Boulianne. Dans Fragmentation, les rectangles se détachaient d’un noyau pour dériver ; dans Accélération, l’opposition entre réseau linéaire et coups de pinceau diagonaux produisait une sensation de déplacement ; dans Géométrie variable, les formes interconnectées organisaient un chaos chromatique. Émergence radicalise le moment même où quelque chose se détache, se décide, apparaît. Les trois toiles ne racontent pas une histoire linéaire ; elles proposent trois états, trois intensités d’un même processus. La première insiste sur la concentration, la deuxième sur l’ouverture, la troisième sur le décalage et la poussée. Ensemble, elles constituent moins une série narrative qu’une exploration des conditions sous lesquelles un ordre peut surgir sans être imposé de l’extérieur, et sans se dissoudre dans le fond qui le porte.
Il serait réducteur de voir dans ces réseaux noirs une simple grille rationnelle opposée à un fond expressif. Les lignes elles-mêmes portent des irrégularités, des interruptions, des variations d’épaisseur; elles ne sont pas tracées avec la froideur d’un plan d’architecte. Elles conservent une qualité de geste, même si ce geste est plus contrôlé que celui du fond. Inversement, le fond n’est pas purement chaotique: certaines zones de jaune ou d’ocre semblent déjà orientées, déjà tendues vers les structures qui les recouvrent. L’émergence se produit précisément dans cet entre-deux, là où ni le geste ni la règle ne suffisent à expliquer ce qui apparaît.
Cette position a des implications pour le regard. Face à ces toiles de format modeste, le spectateur n’est pas invité à déchiffrer un symbole ou à reconstituer une intention unique. Il est placé devant un processus qui continue de se jouer dans la perception elle-même. Chaque déplacement du regard modifie légèrement les relations entre les lignes et le fond, fait apparaître ou disparaître certaines figures, active ou désactive certains seuils. Le tout ne se donne pas d’un seul coup ; il se recompose. En ce sens, les œuvres ne se contentent pas d’illustrer la notion d’émergence ; elles en proposent une expérience. Le spectateur participe, à son échelle, à cette production d’un sens qui dépasse la somme des éléments visibles.
Dans le contexte plus large du retour de Boulianne à la peinture, Émergence marque une clarification. Les séries antérieures portaient encore fortement la mémoire des années 1980, des rêves, des hommages, des formes déjà pratiquées. Ici, la mémoire n’est pas absente — le geste gestuel, la signature GÉBÉ, la relation entre noir et lumière en témoignent —, mais elle n’est plus le sujet principal. Le sujet devient le moment même où quelque chose de nouveau devient possible, sans que l’on puisse le réduire aux conditions qui l’ont rendu possible. Les trois toiles ne prétendent pas résoudre la tension entre fond et figure, entre chaos et structure. Elles la maintiennent ouverte, et c’est dans cette ouverture maintenue que se produit, à chaque regard, une émergence.
Ainsi, Émergence No. 1, No. 2 et No. 3 ne se contentent pas d’ajouter trois œuvres au corpus récent de Guy Boulianne. Elles précisent une direction : celle d’une abstraction qui ne cherche plus seulement à organiser le geste ou à fragmenter la forme, mais à rendre sensible le seuil où le multiple produit de l’irréductible. Dans ces formats intimes, le philosophe du XIXe siècle et le peintre du XXIe siècle se rencontrent non pas par citation, mais par analogie opératoire. Le tout, ici, n’est pas une somme. Il est ce qui apparaît lorsque les parties cessent d’être seulement des parties. ◾
➤ Un article publié chez ArtMajeur.

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