Quatorze ans d’attente dans un hangar, et puis plus rien. Le 12 mai 2002, un dimanche pluvieux à Baïkonour, le toit d’un hangar s’effondre et écrase définitivement la navette soviétique Bourane, tuant huit ouvriers qui tentaient justement de réparer la toiture. Pas de rentrée atmosphérique ratée, pas de défaillance en vol, pas de météorite égarée. Le vaisseau le plus sophistiqué jamais construit par l’URSS a fini écrasé par une fuite d’eau mal anticipée, dans un bâtiment industriel du Kazakhstan.
Retour en arrière. Le 15 novembre 1988, le seul lancement orbital de Bourane a lieu à 3h00 UTC depuis le site 110/37 du cosmodrome de Baïkonour, propulsé en orbite sans équipage par la fusée Energia spécialement conçue pour elle. Aucun humain à bord, aucun logiciel de pilotage manuel installé, la navette n’en avait pas besoin. Elle a fait deux tours de la Terre en 206 minutes de vol, puis effectué un atterrissage automatisé sur la piste du cosmodrome malgré un vent latéral de 61,2 km/h, se posant à seulement 3 mètres latéralement et 10 mètres longitudinalement de sa cible. Un exploit technique que même les navettes américaines, pilotées par des humains, n’ont jamais réalisé en mode entièrement automatique. Et puis, silence radio. Elle ne revolera jamais.
À retenir
- Une navette soviétique capable de se piloter seule mieux que les humains
- Abandonnée après l’effondrement de l’URSS, remisée dans un hangar pour 14 ans
- Détruite non par les défis de l’espace, mais par une simple fuite d’eau
Sommaire
- Un programme sacrifié sur l’autel de la géopolitique
- Un géant d’acier dans le désert
- La pluie, pas l’espace, qui a eu raison d’elle
- Ce qu’il en reste aujourd’hui
Un programme sacrifié sur l’autel de la géopolitique
Comprendre pourquoi Bourane n’a jamais eu de seconde chance oblige à remonter aux tensions de la guerre froide. Conçue par Gleb Lozino-Lozinski, ingénieur en chef à l’agence NPO Molniya, Bourane devait répondre directement à la navette spatiale américaine, les Soviétiques craignant que le système américain ne serve à déployer des charges nucléaires au-dessus du territoire soviétique. Un projet pharaonique, mobilisant selon certaines estimations plus d’un million de personnes, 1 286 entreprises et 86 ministères. De quoi construire plusieurs villes.
Puis vient l’effondrement de tout un système. La chute de l’Union soviétique, les difficultés économiques et la réduction drastique du budget spatial condamnent le programme : les financements s’effondrent, les équipes se dispersent, les infrastructures ne sont plus entretenues, et le projet est officiellement abandonné en 1993. Bourane, la navette qui venait de prouver qu’elle pouvait voler seule mieux que n’importe quel équipage humain, se retrouve du jour au lendemain sans mission, sans budget, sans avenir.
Un géant d’acier dans le désert
La navette est alors remisée dans le bâtiment 112 de Baïkonour, une structure aux dimensions vertigineuses. Ce hangar, construit à l’époque soviétique pour le programme de navette spatiale Bourane, mesurait 70 mètres de haut pour 120 mètres de long et 80 de large. Un volume suffisant pour y loger plusieurs cathédrales. Bourane y repose posée sur son lanceur Energia, dans une région où la nature elle-même semble avoir choisi le site pour de mauvaises raisons climatiques.
Baïkonour se trouve en zone aride, il n’y pleut que quelques jours par an, mais le climat continental impose des étés très chauds et des hivers très froids, si bien que le bâtiment avait été isolé thermiquement mais pas protégé contre la pluie. Un choix d’ingénierie logique sur le papier, catastrophique dans les faits. Le matériau isolant utilisé était une sorte de mousse qui absorbait l’eau comme une éponge géante posée à quatorze mètres au-dessus d’un vaisseau spatial hors de prix.
La pluie, pas l’espace, qui a eu raison d’elle
Ce qui devait arriver arrive un dimanche de mai 2002. Il pleut beaucoup cette année-là, le toit se gorge d’eau, et quand des ouvriers viennent le réparer, il s’effondre sous son propre poids. Un accident de chantier, banal en apparence, aux conséquences irréversibles. Les versions divergent légèrement selon les sources sur le nombre exact de victimes, sept ou huit ouvriers selon les décomptes, mais plusieurs archives internationales, dont celles de Spaceflight Now qui couvrait l’événement en temps réel, confirment le chiffre de huit morts. Une équipe de huit ouvriers se trouvait sur le toit au moment de l’accident, et un porte-parole de l’agence spatiale russe a indiqué à la télévision d’État qu’il était peu probable qu’aucun d’entre eux n’ait survécu.
L’impact physique sur la navette a été total. Le toit du hangar, mal entretenu et négligé, s’est effondré pendant des travaux de réparation, détruisant le seul Buran à avoir jamais atteint l’espace et tuant huit ouvriers sur le toit : la machine qui avait accompli une mission parfaite a été écrasée sous le béton en chute, sans avoir jamais revolé. L’ironie est amère : un engin capable de résister à une rentrée atmosphérique à plusieurs milliers de degrés n’a pas survécu à un toit industriel mal isolé.
Ce qu’il en reste aujourd’hui
Le bâtiment 112 n’a jamais été entièrement relevé. Aujourd’hui, il reste visible, à moitié effondré, dans les images de fond lors des retransmissions de lancements depuis Baïkonour, rappel silencieux planté au milieu des infrastructures actives du cosmodrome. Une restauration partielle du toit a bien été entamée quelques années plus tard, mais l’orbiteur et son lanceur, eux, ont disparu sous les gravats pour de bon.
Tout n’a pas été perdu du programme. Un exemplaire destiné aux essais atmosphériques se trouve désormais dans un musée allemand à Speyer, et le Ptichka, quasiment achevé, attend toujours à Baïkonour. Des vestiges épars d’un rêve technique abandonné trop tôt pour des raisons budgétaires, puis achevé par une négligence d’entretien. Ce qui frappe surtout avec le recul, c’est la disproportion entre les deux exploits : un vol automatisé sans équivalent en 1988, et une fin aussi triviale qu’évitable en 2002, celle d’un toit qu’on aurait dû réparer des années plus tôt.
Sources : x.com | histaero.blogspot.com


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