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Edgar Morin, sociologue de la polycrise

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Edgar Morin, sociologue centenaire, figure française de résistance, s’est éteint le 29 mai 2026. Ce penseur nous lègue sa vision du monde, ses intuitions et ses nombreuses œuvres intellectuelles, notamment Les sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur (1999). Un court essai qui se veut une invitation à penser l’éducation de manière décloisonnée, interdisciplinaire et ancrée dans une pensée de la complexité.

On lui doit aussi une notion devenue à la mode depuis quelques années pour décrire notre époque et l’état du monde, à savoir la « polycrise ». Bien qu’il ne l’ait que très fugacement abordé dans son essai Terre-Patrie (1993) coécrit avec Anne Brigitte Kern, elle y apparaissait dans le contexte de ses inquiétudes face aux bouleversements écologiques, sociétaux, économiques et technologiques vécus au cours des dernières décennies.

Quand on pense aux conséquences des dérèglements climatiques observées ces dernières années, aux conflits au Moyen-Orient, à la guerre russo-ukrainienne, à la pandémie de COVID-19, il est difficile de ne pas leur donner raison.

La disparition d’Edgar Morin a eu lieu alors que je participais en qualité de conférencier invité à une école d’été organisée par le Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (CERIUM) et intitulée « Polycrise, conflits armés et recul démocratique ».

Dans le cadre des activités de recherche du laboratoire que je coordonne, le Laboratoire interdisciplinaire sur les risques et les crises (LIRIC) à l’Université de Sherbrooke, j’ai dirigé un ouvrage collectif réfléchissant au phénomène de polycrises (à paraître aux PUL, 2026). Le propos demeure d’une saisissante actualité, à l’instar de son ébauche de la notion de polycrise. Il importe de lui rendre hommage, en précisant son apport intellectuel pour penser les crises.

Sociologie ouverte

Très tôt, Edgar Morin s’est penché sur le développement d’une sociologie de la crise pour penser les phénomènes contemporains à travers un regard éminemment interdisciplinaire et tourné vers une pensée de la complexité, croisant, par exemple, la sociologie à l’étude du politique et de la communication.

S’il affectionnait les approches « systémiques », il conservait une réelle ouverture d’esprit en invitant régulièrement à un éclectisme analytique. Bien que cette ambition interdisciplinaire et posture intersectorielle soit, à présent, régulièrement saluée au sein du monde universitaire, par les organismes subventionnaires et dans le monde de la pratique, cette démarche intellectuelle n’est pas encore intuitive et aisée dans sa mise en œuvre.

Des échos analytiques évidents apparaissent lorsque l’on traverse les ouvrages du « père » de la sociologie du risque, Ulrich Beck, et Edgar Morin. Les deux observaient des enjeux transversaux, ancrés dans des considérations géopolitiques, pouvant impacter l’humanité à l’échelle mondiale.

Si l’un pensait les risques, et l’autre leur matérialisation en crises, ils constataient tous deux que la mondialisation néolibérale, par ses schèmes de production économiques et ses accélérations de flux, était cause d’effets écologiques, environnementaux et sociétaux. Et que le monde devenait de plus en plus incertain et que l’exercice d’anticipation devenait particulièrement délicat. Edgar Morin parlait même, à ce titre, de « crise du futur ».

Tous deux demeuraient aussi résolument optimistes et invitaient à un effort collectif et un dialogue entre le milieu scientifique, la société civile et les décideurs politiques.

Polycrise

Définis simplement, la polycrise fait généralement référence à un ensemble complexe de crises interconnectées, ayant lieu au cours de la même période et dont les effets s’enchevêtrent. Dans Terre-Patrie, si la notion est introduite, elle est à peine effleurée.

Morin et Kern précisent qu’il y aurait toutefois « inter-rétro-actions » entre les effets de la polycrise qui s’amplifient donc de manière circulaire, mais aussi dans de multiples temporalités. En bref, de crises successives, la réalité internationale serait à présent dans un temps polycrisique.

Au-delà du constat d’une possible aggravation du réel, Edgar Morin n’invitait ni au fatalisme ni au défaitisme, mais à une saine remise en question afin de redéfinir notre futur commun, en interrogeant les dynamiques du système international ainsi que nos habitudes et modes de fonctionnement.

Si Edgar Morin étudiait la crise, c’était avant tout parce qu’il était préoccupé par le devenir de l’humanité. À l’heure où les crises s’enchevêtrent dans un contexte de profonde incertitude, son œuvre demeure d’une remarquable actualité.

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