Derrière les modèles de plus en plus performants et les débats sur la fin de l’humanité, le secteur affiche une croissance affolante dont les bénéfices sont pourtant loin de compenser le gigantisme des investissements. La bulle se chiffrerait désormais en milliers de milliards de dollars.

Jean-Michel Lahire - Aujourd'hui à 09:30 - Temps de lecture :

Sam Altman, patron d’OpenAI, dont l’entreprise en forte croissance brûle chaque mois plus de deux milliards de dollars.  Photo AP /Sipa Sam Altman, patron d’OpenAI, dont l’entreprise en forte croissance brûle chaque mois plus de deux milliards de dollars. Photo AP /Sipa

Paraît-il que la course n’est qu’une suite de chutes. Seul le fait de ramener notre jambe vers l’avant nous empêche de nous écraser au sol. La course à l’intelligence artificielle obéit un peu aux mêmes règles. Confrontés à des dépenses colossales que leurs revenus sont encore loin de compenser, les géants de l’IA semblent condamnés à lever des fonds - avec l’espoir d’être parmi les premiers à franchir la ligne d’arrivée. Brûler du cash pour tuer la concurrence ? Rien de nouveau sous le soleil de la tech. Mais l’IA n’est pas une technologie comme les autres.

Elle porte la promesse de révolutionner la connaissance, et de garantir la domination (et la fortune) de ceux qui la maîtrisent. À gros enjeux, gros moyens. Le cash burn d’OpenAI, c’est-à-dire la somme que l’entreprise doit sortir pour compenser les pertes, devrait atteindre 27 milliards de dollars en 2026, et jusqu’à 65 milliards en 2027. C’est à peu près le montant de son chiffre d’affaires, évalué pour cette année entre 25 et 30 milliards. L’entreprise subventionne largement ses services. Le cabinet SemiAnalysis a chiffré qu’un abonnement ChatGPT Pro à 200 dollars pouvait générer jusqu’à 14 000 dollars de coûts de calcul. Et alors que les géants américains de l’IA tentent de contenir la montée en puissance des modèles ouverts chinois, relever ses prix n’est pas une option.

Montages baroques et dettes hors-bilan

OpenAI et Anthropic ne forment que la partie émergée de l’iceberg. Sous la surface, la course à l’IA nécessite une infrastructure massive. Rien que pour cette année, Alphabet, Amazon, Meta et Microsoft ont prévu d’investir 720 milliards de dollars, dont une bonne partie pour la construction de data centers et la satisfaction de leurs besoins énergétiques. Le cabinet PwC a estimé que les dépenses dans l’infrastructure IA, au niveau mondial, devraient atteindre 1 100 milliards en 2030 et 1 800 milliards en 2050. Les investissements dans l’IA représentent aujourd’hui entre 30 et 40 % de la croissance du PIB américain.

Les bénéfices futurs seront-ils à la hauteur des centaines de milliards investis aujourd’hui ? « L’existence d’une bulle ne fait aucun doute. La vraie question, c’est de savoir si cette bulle va éclater, si elle va se dégonfler, et quels seront les dommages que ça pourrait causer », analyse Benjamin Pajot, chercheur associé au Centre géopolitique des technologies de l’IFRI (Institut français des relations internationales), qui s’inquiète beaucoup de la dette cachée des entreprises de l’IA.

« Elles ont recours au marché de la dette pour financer leurs investissements. Une partie de cet endettement est assumée et figure dans les bilans comptables. Mais une autre n’y apparaît pas parce qu’elle résulte de montages financiers un peu baroques, qui consistent par exemple à faire supporter la dette par des joint-ventures qui travaillent pour leur compte », précise Benjamin Pajot. Le mois dernier, le groupe japonais Nikkei a évalué à 1 600 milliards de dollars le montant de la “dette cachée” des cinq principaux fournisseurs américains de cloud (Alphabet, Microsoft, Amazon, Meta et Oracle).

Nvidia au cœur du système

Le système fonctionne aussi presque en circuit fermé. Propulsé au rang de première capitalisation boursière mondiale, Nvidia est devenue la banque centrale de l’IA. Le géant américain investit des milliards dans ses propres clients, qui utilisent cet argent pour lui acheter toujours de plus de puces, lesquelles servent aussi parfois de garantie pour obtenir des prêts. Son chiffre d’affaires a explosé. Nvidia est aujourd’hui valorisé plus de 5 500 milliards de dollars. Et avec le rachat de Hugging Face, le géant des puces contrôle aussi la plateforme où les développeurs du monde entier viennent chercher leurs modèles d’IA.

Survalorisation boursière, opacité de la dette, montages circulaires, risques de surcapacité : le tableau commence à rendre nerveux les milieux financiers. Peu après le FMI (Fonds monétaire international), plusieurs économistes de la Banque centrale européenne s’inquiétaient fin août d’un risque de correction, et de son impact sur le Vieux Continent. Selon leurs calculs, l’épargne des ménages européens serait exposée à hauteur de 440 milliards d’euros aux actions des entreprises technologiques américaines. « Les effets d’une correction aux États-Unis pourraient dépasser le cadre des seuls marchés financiers et affecter le climat de confiance, les conditions de financement et les embauches dans la zone euro. Une répercussion négative du secteur américain de l’IA ne resterait pas un problème purement américain », prévenaient-ils.

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