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Du haut d’un arbre à La Tuque aux couloirs du parlement, une vie au service de la planète

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Tout a commencé il y a une cinquantaine d’années, dans la cour arrière de la maison de mes parents, à La Tuque, une petite ville située à environ 130 kilomètres au nord de Shawinigan.

Notre maison se trouvait en bordure de la ville, et juste derrière s’étendait une forêt magnifique, mon terrain de jeu, mon refuge, mon univers. Puis, un jour, une équipe de travailleurs est arrivée et a commencé à l’abattre pour faire place à un nouvel ensemble résidentiel. Je suis rentré en courant à la maison et j’ai dit à ma mère : « Mom, ils coupent notre forêt. Qu’est-ce qu’on peut faire ? » Elle m’a regardé et m’a répondu : « Eh bien, si tu grimpes dans un arbre, ils ne pourront pas le couper. »

Alors, à l’âge de cinq ans, avec la bénédiction de ma mère, j’ai grimpé jusqu’au sommet d’un arbre et j’y suis resté toute la journée.

Ce moment a planté en moi quelque chose qui ne m’a jamais quitté. Il m’a montré à quel point une chose immensément belle pouvait aussi être fragile. Je ne sais pas trop pourquoi ma mère m’a suggéré de grimper à cet arbre, elle n’était pas du tout une militante, mais, en m’encourageant à agir ainsi, elle m’a montré que je n’étais pas impuissant.

Je ne m’en rendais pas compte à l’époque, mais je suis redescendu de cet arbre, ce soir-là, une personne légèrement différente. J’avais appris que se présenter, que s’impliquer, ça compte.

Avançons jusqu’en 1995. Quelques mois avant mes 25 ans, j’ai entrepris mon premier voyage outre-mer, un voyage qui, sans que je le sache, allait tracer le cours de ma vie. Je me rendais à Berlin pour un rassemblement alors peu connu : la toute première Conférence des parties sur les changements climatiques, la COP1. L’histoire était en train de s’écrire, et j’ai eu la chance d’être dans la salle.

Pendant deux semaines, j’ai partagé le plancher d’un gymnase avec 600 jeunes venus des quatre coins du monde, dans ce qui avait été, quelques années à peine auparavant, Berlin-Est. Nous avions un objectif commun : convaincre les gouvernements du monde de s’entendre sur un plan ambitieux pour lutter contre les changements climatiques. Nous étions idéalistes, impatients et absolument convaincus que les faits étaient de notre côté.

Ils le sont toujours.

À bien des égards, cette rencontre à Berlin m’a rappelé l’arbre auquel j’avais grimpé. L’échelle était différente, bien sûr, il n’était plus question d’une seule forêt, mais des répercussions des changements climatiques sur des écosystèmes entiers. Sauf que, cette fois, je n’étais pas seul. J’ai découvert une communauté de gens venus du monde entier qui partageaient mes préoccupations, mon anxiété, mais aussi ma passion. Plusieurs d’entre eux mènent encore ce combat aujourd’hui, et je suis fier de pouvoir dire que beaucoup sont devenus des amis.

Jusque-là, comme bien des jeunes, je ne savais pas trop ce que je voulais faire de ma vie. Ces événements ont non seulement tracé la voie de ce que j’allais faire pendant les décennies suivantes, ils ont aussi façonné la personne que j’allais devenir.

Je me souviens du dernier jour de la conférence : nous étions quelques dizaines à tenir deux banderoles devant l’entrée principale du centre de conférence, l’une invitant les négociateurs à s’engager vers un accord ambitieux de réduction de la pollution, l’autre illustrant qu’on se dirigeait vers la catastrophe climatique. J’ai su, à ce moment-là, ce que j’allais faire pendant les décennies à venir : me présenter là où se trouvent les décideurs, que ce soit une réunion de l’ONU, un parlement ou une assemblée législative provinciale, et leur rappeler leur responsabilité envers la planète et ses habitants.

Quelques années plus tard, j’ai décidé de mettre à profit mes talents de grimpeur, acquis dans mon enfance, sur quelque chose d’un peu plus haut que l’arbre de ma cour : la tour CN. Je travaillais alors pour Greenpeace, et nous essayions d’attirer l’attention des Canadiens sur les changements climatiques. Nous pensions qu’escalader ce qui était, à l’époque, la plus haute structure autoportante du monde pourrait aider.

Ça a fonctionné.

L’action a fait les manchettes nationales et internationales et a suscité un véritable débat sur le climat au pays, et le Canada a fini par ratifier le protocole de Kyoto. Je me souviens que ma mère m’avait appelé alors que j’étais suspendu à 370 mètres du sol, pour me demander ce que je fabriquais là (habituellement, je l’appelais avant ce genre de coup d’éclat, mais j’avais complètement oublié de le faire cette fois-là) ; je lui ai rappelé que c’était elle qui m’avait mis sur cette voie en m’encourageant à grimper à cet arbre !

Se présenter là où les décisions se prennent

Pendant les deux décennies suivantes, j’ai continué à travailler sur les questions de développement durable ; chez Greenpeace, chez Équiterre (l’un des plus grands organismes environnementaux du Canada, que j’ai cofondé à peu près à l’époque de la COP1), puis dans le secteur privé, chez Deloitte, et comme conseiller auprès d’un fonds de capital de risque voué aux technologies propres.

Puis, en 2018, je déjeunais à Ottawa avec un ami, un proche conseiller du premier ministre Justin Trudeau, qui a laissé tomber ce qui m’a semblé être une petite bombe. « Steven, m’a-t-il dit, on aimerait que tu te présentes pour nous. »

Ce n’était pas la première fois qu’on me le demandait. En fait, à peu près tous les grands partis politiques fédéraux m’avaient approché à un moment ou à un autre (à l’exception évidente du Parti conservateur). Mais cette fois, c’était différent.

Il y avait la possibilité de faire partie d’un gouvernement qui affichait une réelle ambition en matière de climat, de nature et de pollution plastique — de pouvoir enfin mettre en œuvre plusieurs des choses que je réclamais depuis des décennies : faire en sorte que le secteur pétrolier et gazier contribue à la lutte contre les changements climatiques, inscrire le droit à un environnement sain dans le droit canadien pour la première fois de notre histoire, interdire les plastiques à usage unique.

J’ai dit oui.

Je m’étais dit, sur ce plancher de gymnase à Berlin, que c’était l’un des endroits où j’imaginais me présenter pour le reste de ma vie. Je ne m’attendais pas à occuper un siège au sein du gouvernement, plutôt qu’un siège à la table pour pousser le gouvernement de l’extérieur. Mais en écoutant mon ami décrire l’ambition que cette équipe apportait au climat, à la nature et à la pollution plastique, j’ai compris que la distinction que je m’étais faite dans ma tête, dedans ou dehors, n’avait jamais été le vrai enjeu. Le vrai enjeu, ça a toujours été de se présenter là où les décisions se prennent. C’était simplement une table plus grande.

En cours de route, d’autres occasions se sont présentées, comme celle de convaincre 196 nations de protéger 30 % de la planète à Montréal, en 2022, lors de la COP15, la COP de la nature, où nous avons travaillé aux côtés de la Chine pour livrer le Cadre mondial de la biodiversité de Kunming-Montréal. C’est encore aujourd’hui l’une des ententes de conservation les plus importantes de l’histoire.

Sept ans plus tard, je repense à cette décision sans regret et avec un regard lucide sur ce qui a été accompli et ce qui ne l’a pas été.

Certains ont dit que le plan climatique que j’ai, avec d’autres, patiemment bâti ne fonctionnait tout simplement pas. Les faits disent le contraire. Les projections publiées par Environnement Canada à la fin de 2024 montraient que le Canada était en voie de réduire ses émissions de 36 % sous les niveaux de 2005 d’ici 2030, donc à portée de nos cibles de l’Accord de Paris. Ces chiffres ont depuis été révisés à la baisse, à environ la moitié de la trajectoire où nous étions, par le nouveau gouvernement, en partie à cause d’une entente conclue avec l’Alberta qui affaiblit le cadre que nous avions bâti.

C’est un choix politique que la population canadienne mérite de comprendre comme tel.

Notre plan n’était pas non plus un fardeau pour les Canadiens, comme certains l’ont prétendu. Ce n’est pas une question d’abordabilité — bon nombre des mesures que nous avions mises en place auraient permis aux ménages canadiens d’économiser beaucoup, souvent des milliers de dollars par année.

D’autres ont prétendu que nos politiques climatiques ont nui à l’économie canadienne. Là encore, les faits pointent dans une autre direction. Le Canada a attiré un montant record de 85,5 milliards de dollars en investissements directs étrangers (IDE) en 2024 — sa meilleure performance en dix ans — et s’est classé au deuxième rang des destinations d’IDE parmi les pays du G20, en proportion de la taille de son économie. La croissance propre et la prospérité économique ne sont pas en contradiction. Elles ne l’ont jamais été.

Mais je ne serais pas tout à fait honnête si je ne reconnaissais pas ce qui a mal tourné — du moins, en ce qui me concerne.

Il y a des choses que nous aurions pu, que nous aurions dû, mieux faire pendant mon mandat comme ministre de l’Environnement. Un exemple évident est la façon dont nous avons géré les communications autour de la tarification du carbone pour les consommateurs, une mesure législative pourtant saluée partout dans le monde.

Avec le recul, nous étions trop occupés à défendre le mécanisme, et pas assez à faire ressentir son équité aux gens. La plupart des ménages canadiens recevaient plus en remboursements qu’ils ne payaient, mais c’était peu visible à travers un dépôt trimestriel au nom peu familier, et non dans quelque chose que les gens pouvaient voir et associer à la politique.

Nous aurions dû faire en sorte que ce chèque soit impossible à manquer, et impossible à confondre avec autre chose que ce qu’il était réellement : de l’argent qui revenait dans les poches des gens. Nous avons plutôt laissé nos opposants définir la politique comme une taxe, dès le départ, et passé des années à essayer de corriger un récit qui s’était déjà solidement implanté.

Il y a aussi des décisions que je regrette d’avoir prises — la plateforme pétrolière Bay du Nord, au large de Terre-Neuve, en est certainement une — mais c’est le prix de l’exercice du pouvoir, et, comme le dit le dicton, on ne peut pas tout avoir !

La permission et la responsabilité d’agir

Lorsque Justin Trudeau a quitté ses fonctions et que Mark Carney est devenu premier ministre, au début de 2025, je m’attendais à ce que certaines choses changent. L’une des premières victimes de ce changement a été le mécanisme de tarification du carbone pour les consommateurs. Ç’a été une décision difficile à accepter pour moi, mais je la comprenais : cette mesure était devenue une véritable patate chaude politique.

J’ai toutefois été rassuré par les engagements pris, à plusieurs reprises, par le gouvernement, selon lesquels nous rattraperions les pertes en matière de réduction de la pollution par d’autres mesures.

J’avais tort.

En novembre 2025, j’ai démissionné du cabinet. La cause immédiate a été une entente conclue avec l’Alberta qui, à mon avis, sacrifiait plusieurs éléments essentiels de notre lutte contre les changements climatiques et ouvrait la voie à une expansion continue des émissions du secteur pétrolier et gazier, avec un soutien de fonds publics. Je ne pouvais pas, en toute conscience, défendre cette entente. Alors, je suis parti.

J’ai un profond respect pour le premier ministre Carney et pour bon nombre des gens de son gouvernement. Le désaccord que j’ai n’est pas personnel — il est substantiel. Je crois, comme je l’ai toujours cru, que les marchés sont un outil puissant dans la lutte contre les changements climatiques. Je m’en suis servi comme ministre. Mais les marchés seuls n’arrêteront pas une crise qui transforme déjà la vie de millions de Canadiens.

Les preuves sont partout : feux de forêt qui s’intensifient, inondations plus fréquentes, canicules records, tempêtes dévastatrices. Selon le Bureau d’assurance du Canada, le coût des catastrophes naturelles au pays est passé d’une moyenne de 600 millions de dollars par année au début des années 2000 à 8 milliards de dollars en 2024. La facture arrive. La question, c’est de savoir qui la paiera — et quand.

Et pourtant — je suis optimiste. Sincèrement, obstinément, déraisonnablement optimiste.

Non pas parce que la situation n’est pas grave. Elle l’est. Mais parce que j’ai passé plus de trente ans à observer des gens — scientifiques, militants, dirigeants autochtones, agriculteurs, jeunes, conseillers municipaux, ingénieurs — refuser d’abandonner. J’ai vu ce qui se passe quand des êtres humains décident que quelque chose compte assez pour qu’on se batte pour lui. Je me suis tenu dans des salles où l’histoire s’écrivait, et j’ai appris que l’histoire n’est pas inévitable. Elle se choisit.

Quand j’ai grimpé à cet arbre à La Tuque, à l’âge de cinq ans, je n’avais pas de plan. Je savais simplement, de cette façon muette qu’ont les enfants de savoir les choses, que ce qui se passait était mal et que quelqu’un devait faire quelque chose. Ma mère m’a donné la permission d’agir.

Cinquante ans plus tard, c’est encore ce que je crois : que nous avons la permission — et la responsabilité — d’agir. La crise climatique ne sera pas résolue par un seul gouvernement, une seule politique ou une seule personne. Elle sera résolue par l’accumulation de millions de décisions prises par des gens qui refusent d’accepter que le monde ne puisse pas être autrement que ce qu’il est.

Je quitte la vie politique. Mais je n’ai pas quitté le combat. Loin de là.

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