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C'est probablement le plus émouvant des disques classiques de l'année finissante. Sous le titre très factuel de Baroque Encores, David Fray cache en fait tout à la fois le plaisir de combiner des pièces qui lui sont chères et qu'il joue souvent en bis de ses récitals, l'émanation musicale d'un spectacle très personnel mais aussi une référence à un grand de la danse. On y croisera les contemporains Bach, Haendel ou Scarlatti, mais aussi les Français Couperin, Rameau et Royer, une vingtaine de miniatures de 3 à 7 minutes soigneusement agencées de façon à former un tout cohérent. Avec l'habituelle alternance de mouvements rapides et lents, sauf qu'il y a ici moins des premiers et plus des seconds : "Pour la première et peut-être la dernière fois, allez savoir, je me suis permis de piocher des mouvements isolés d'une pièce. Certains diront qu'enregistrer le seul premier mouvement d'une suite française de Bach est presque une hérésie, mais là je me le suis permis parce que le projet pouvait justifier cette démarche. Il y a un parcours qui sous-tend le disque, un parcours un peu muet sans doute mais qui pour moi existe et qui faisait qu'on pouvait oser une forme de déambulation dans ce disque."
Parcours ? On n'a pas eu jusqu'ici l'occasion de voir chez nous L'enfant oublié, spectacle conçu et créé en 2023 par le pianiste français et son épouse, l'actrice et metteuse en scène Chiara Muti. Mais on rêve qu'un organisateur inspiré, sensible comme eux à la cause du handicap, le propose au public belge : mêlant textes et musiques, il conte l'histoire de Louis-Joseph, fils aîné de Louis XVI et Marie-Antoinette, atteint de tuberculose osseuse et emporté à l'âge de 7 ans. "Le programme de ce nouvel album découle en partie des pièces choisies, et chaque morceau est profondément marqué pour moi par l'expérience scénique du spectacle. J'ai noté sur chacune des partitions les phrases liées à leur emplacement dans la dramaturgie, et cette charge émotionnelle est ancrée en moi-même. Cet album est en quelque sorte une forme d'intériorité du spectacle."
David Fray, le pianiste qui respireLa troisième source du disque, c'est la rencontre de Fray avec John Neumeier. Le grand chorégraphe américain avait fait appel à lui pour jouer de la musique de Schubert dans son spectacle Ghost Light : "J'ai beaucoup observé son travail avec les danseurs de sa troupe, les solutions qu'il apporte pour qu'il soit non pas "sur" la musique mais "avec" la musique, afin d'" être ensemble". J'ai longtemps mésestimé l'art de la danse, car je pensais que sa faiblesse résidait dans sa dépendance à un autre art, la musique, mais je me rends compte aujourd'hui que j'étais dans l'erreur : bien des pièces que je joue, et singulièrement celles de la période baroque, n'existeraient pas sans la danse. Ces réflexions m'ont accompagné pour l'interprétation des danses baroques qui figurent dans l'album : chaque danse possède son caractère propre, et j'ai recherché l'élasticité et la souplesse plus que la pulsation exacte."
Culture du streaming
Avec sa construction en pièces courtes, le disque de Fray, comme d'autres de certains de ses collègues, peut être compris comme en phase avec la culture du streaming et des plages isolées plutôt que des albums. Choix conscient ? "Conscient oui, mais ce n'était pas une chose que j'ai prise en considération. Si cela correspond à des attentes, je ne vais pas m'en plaindre, mais cela n'a vraiment pas été pensé pour cela."
La Roque, véritable Mecque du piano, célèbre aussi BachDerrière l'alignement apparent de perles, il y a bien un travail de construction : "Certaines pièces sont mises en évidence. Ainsi par exemple de ce moment de folie qu'est Le Vertigo de Pancrace Royer, ou alors la sinfonia de la cantate BWV 29 de Bach transcrite par Kempff qui est une sorte d'aboutissement. Il fallait que ces pièces arrivent à un moment où l'auditeur a dû patienter. Ce qui est intéressant dans la musique, c'est quand même que c'est un art du temps et un art de l'attente. Les interprètes comme les compositeurs jouent avec ce que l'oreille humaine et le cerveau humain espèrent entendre : parfois l'attente est satisfaite, mais parfois aussi elle est déçue, ou bien retardée, et c'est également très intéressant. Les œuvres dont vous savez tout à l'avance ne resteront pas dans l'histoire de la musique…"
CD Erato, Warner Classics
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