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"Donald Trump nous réserve une chose plus dangereuse que les droits de douane"

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Petit gilet sur le dos, André Sapir vient à notre rencontre dans le majestueux bâtiment Solvay de l'ULB, où il a son bureau. On le rencontre pour le sonder, en particulier sur le rapport Europe-États-Unis. "Je connais bien les États-Unis, j'y ai vécu dix ans, de 1973 à 1983. J'ai fait mon doctorat à Baltimore et j'ai enseigné à l'Université of Wisconsin, dans le nord de Chicago", explique-t-il durant la discussion.

Il nous livre son regard, quelques heures après l'intervention de Donald Trump au Forum économique de Davos, qui a particulièrement retenu l'attention cette année.

"Il réagit comme un enfant mais il faut reconnaître qu'il sait imposer son agenda. Il crève l'écran". Mais sur sa manière d'agir, il reconnaît que la "brutalité" du président américain pourrait en fait nuire au soft power américain, et "donner des atouts à la Chine". Entretien.

Vous n'avez pas trop saigné des oreilles après le discours de Trump à Davos mercredi ?

C'était du Trump assez typique. Et en même temps, sur le Groenland, il était un cran en dessous de ce qu'on aurait pu craindre. Mais il a quand même dit très clairement qu'il voulait l'annexer, mais pas par la force.

Il a quand même répété que c'était grâce aux USA que l'Europe "ne parle pas allemand" et que si on refusait de lui céder, "il s'en souviendrait"…

Il a exigé le Groenland en expliquant que c'est "leur dû", qu'ils s'en sont occupés "pour les Danois" envahis "en six heures" par les Nazis lors de la Seconde Guerre mondiale, qu'ils l'ont maintenu "dans le giron de l'Ouest", puis qu'ils l'ont rendu aux Danois. Et puis, plus largement, Trump affirme que les USA ont tout donné à l'Otan, sans rien recevoir en retour. Donc, dit-il, le minimum serait que les Danois leur vendent le Groenland. Mais ce qui m'a surtout frappé, c'est un point resté flou : la partie "économique", c'est-à-dire les droits de douane. Il a fait des menaces lors de l'envoi de quelques militaires européens au Groenland. Ensuite, il a dit qu'il n'y en aurait pas. Mais on ne sait jamais. Il l'a même illustré avec son anecdote sur les médicaments, en se moquant encore d'Emmanuel Macron, avec son "No no no". Il est capable de repasser à l'attaque.

"Le F-35 est la vitrine. Le cœur du problème est ailleurs": le Groenland révèle une erreur européenne

La menace des droits de douane n'est donc pas totalement levée…

Certes, il n'y aura pas de guerre militaire fratricide intra-Otan sur le Groenland, mais est-ce "terminé" pour autant ? Est-ce que, dans six mois, si les négociations avec le Danemark n'avancent pas, il ne remettra pas des droits de douane ? On verra. Et surtout, c'est révélateur : les droits de douane ne servent plus seulement à "rééquilibrer" une balance commerciale. C'est de la coercition économique et politique assumée.

US President Donald Trump addresses the media as he leaves the congress centre during the World Economic Forum (WEF) annual meeting in Davos on January 21, 2026. The World Economic Forum takes place in Davos from January 19 to January 23, 2026. (Photo by Fabrice COFFRINI / AFP)

Le président américain Donald Trump au Forum économique de Davos de janvier 2026. ©AFP or licensors

Il n'a d'ailleurs pas hésité à utiliser cette arme, même après l'accord de fin juillet avec Ursula von der Leyen en Écosse… Une scène très critiquée d'ailleurs…

Oui, on levait les pouces, sur ce terrain de golf en Écosse… On avait cédé. Le côté positif, c'est que depuis le Liberation Day du 2 avril, on l'a plutôt digéré : il n'y a pas eu de choc macroéconomique majeur en 2025, même si certaines entreprises ont souffert.

guillement

"Trump a la même logique que Biden, mais il l'a fait avec des manières presque vulgaires"

Donald Trump a tout de même favorisé ce qu'avait déjà provoqué l'Inflation Reduction Act (IRA) : attirer les investissements aux USA et forcer à y installer une succursale… Il sera peut-être gagnant à long terme et l'Europe perdante…

Tout à fait. Mais il est trop tôt pour le dire. L'IRA, c'était d'autres mesures protectionnistes promues par Biden, pour favoriser les investissements. Trump est venu après, dans la même logique, mais il l'a fait avec des manières presque vulgaires. Biden l'a fait avec le sourire mais a aussi montré la force des USA. Sur le volet politique, il remet la doctrine Monroe en place, par rapport à la Chine et la Russie. Et en voulant prendre le Groenland, il dit vouloir empêcher les Russes et les Chinois mais il s'assure surtout de gérer le monde avec ses amis Xi Jinping et Vladimir Poutine. Et les Danois lui cassent les pieds avec le Groenland. Il ne veut pas être le "locataire", mais le "propriétaire" du territoire. Il ne veut pas seulement une base militaire. Et les terres rares ne sont pas un intérêt réel.

André Sapir, économiste a solvay

André Sapir, économiste a solvay ©cameriere ennio

C'est tout de même la première fois qu'un dirigeant assume aussi clairement ses volontés pour les ressources naturelles ou le terrain d'un autre pays, comme avec le Venezuela, même s'il avance aussi l'argument du narcotrafic pour faire tomber Maduro. Il assume mettre la main sur les réserves de pétrole… Il ne se cache pas… Il veut être le prédateur…

Absolument. C'est clair qu'il veut posséder et il le dit. Il ne veut pas laisser le Danemark s'occuper de la protection du Groenland et il estime que c'est leur partie du monde. Il est sérieux, mais ce n'est pas pour ça que ça va se faire.

Pour revenir sur les droits de douane, vous pensez que la Cour suprême américaine pourrait les juger illégaux ?

Oui, je pense que c'est possible.

guillement

"Ce sont les Américains les dindons de la farce"

Les Américains sont les premières victimes de ces tarifs douaniers…

Toutes les études, américaines et étrangères, montrent que les tarifs sont payés par les Américains : consommateurs et entreprises. Ce sont eux les dindons de la farce. Ce ne sont pas "les étrangers" qui paient. Au fond, c'est comme augmenter la TVA. Or, en parallèle, il a conduit une réforme fiscale favorable aux plus fortunés (son "big beautiful bill"). Donc il creuse le déficit, finance une partie via les droits de douane mais cela pèse davantage sur les ménages modestes.

"La position de Theo Francken sur le F-35 est douteuse : il n'a pas compris l'évolution des États-Unis"

Il a promis de reverser 2 000 dollars par Américain, sans préciser les modalités, comme fruit de ces taxes douanières. C'est un piège pour la Cour suprême ? Si elle juge les tarifs illégaux, il pourra dire aux Américains qu'ils ne toucheront pas ce montant…

Tout à fait. Il prépare les élections de mi-mandat… Mais si ces droits de douane sont validés, ce serait très grave. Les USA sont la première république du monde, avec un équilibre parfait des pouvoirs. Là, ce serait mis en danger. L'équilibre entre le Congrès et le président basculerait en faveur du président. Ça change la nature du régime américain. Ce serait profond et grave que la Cour suprême le fasse. C'est ça le plus inquiétant pour les États-Unis et pour le monde. Est-ce que les USA, au-delà de la question des droits de douane, ont changé de nature dans cet équilibre ? Est-ce que le président est beaucoup plus puissant que ce qu'il a été jusqu'à présent ?

guillement

"Ce serait profond et grave que la Cour suprême reconnaisse la légalité des droits de douane. C'est ça le plus inquiétant pour les États-Unis et pour le monde."

Certains estiment que le Venezuela et le Groenland, c'est une diversion électorale, pour plaire, s'afficher fort…

Certains disent que c'est pour détourner du dossier Epstein. Je ne sais pas. Ça paraît tellement dingue, le Venezuela comme le Groenland. Mais le gain économique du Venezuela n'est même pas certain. Le patron d'ExxonMobil lui-même ne veut pas y aller, ne veut pas prendre le risque d'y investir (alors que le Venezuela avait nationalisé les installations d'ExxonMobil en 2007, NdlR). Dire que c'est fantastique pour les entreprises américaines… ce n'est pas clair.

"Arrêtez de chercher à l'apaiser, combattez le feu par le feu" : Le Groenland au cœur des discussions lors du passage de Trump à Davos

L'envoi de militaires européens au Groenland, vous avez vu ça de quel œil ?

C'était léger… Et Trump l'a mal pris et a directement menacé de droits de douane, même si, depuis, il a fait demi-tour…

C'est une réaction, légère… contre une absence de réaction pour le Venezuela…

On n'a rien dit du tout pour le Venezuela, effectivement…

Le président français Emmanuel Macron a été la cible de moqueries de Trump. Mais il s'est montré relativement ferme, même si Trump a dévoilé les SMS d'échanges personnels…

Oui, sa réaction a été bonne, son discours a été ferme à Davos. Il l'a dit : on rentre dans un monde qui n'est pas acceptable pour les Européens. Et il a mis les Américains au même niveau que les Chinois et les Russes. Il y a des mesures de coercition différentes. On doit se défendre.

L'objectif de Trump est-il d'affaiblir l'Europe, en même temps que la Russie ? Il a même été agressif avec la Suisse ("des profiteurs"), pays hôte de Davos, dans son discours.

Certainement. Le document sur la sécurité nationale divulgué il y a quelques mois l'expliquait déjà. Il "aime l'Europe" mais déteste la manière dont elle a évolué, sur le climat, l'immigration, etc.

guillement

"C'est la chose la plus dangereuse pour nous. Tant que ça reste économique, avec les droits de douane, c'est déplaisant mais gérable. Mais là, il vise un changement de régime européen."

Vous pensez qu'il a raison dans ses critiques, comme certains ?

Je ne pense pas. Et c'est la chose la plus dangereuse pour nous. Tant que ça reste économique, avec les droits de douane, c'est déplaisant mais gérable. Mais là, il vise un changement de régime européen. C'est ça qu'il veut. Pas un coup d'État, mais une transformation politique : moins d'Europe, plus de nations. Orban comme modèle. On est d'ailleurs facilement mis en difficulté par des puissants, à cause des problèmes d'unanimité nécessaire en Europe, etc. Trump veut une Europe divisée, plus facile à traiter en bilatéral. Et il voit le monde en sphères : les États-Unis dominent l'hémisphère Ouest, la Chine domine l'Asie, et l'Europe, dans sa logique, relève de Poutine. Il respecte les "hommes forts". Il ne respecte pas l'Europe. C'est un "bully" : il harcèle les faibles et s'écrase face aux forts.

Ursula von der Leyen a-t-elle eu une réponse trop faible lors des nouvelles menaces de droits de douane ?

Autant c'était le cas l'été dernier, autant là, l'Europe, via la Commission, le Parlement et la prise de position d'Emmanuel Macron, cela a permis de retirer les dernières menaces de droits de douane. On a vu la différence. Cela a été une grande décision tout de même, de la part de Trump, ce qui a permis un peu de répit.

Et Bart De Wever, également, s'est montré plus ferme…

Oui et cela a un peu surpris. Pour Emmanuel Macron, c'était attendu, dans une position presque gaullienne. Mais pour De Wever, c'était plus inattendu. Mais il faudra voir aussi la réponse de l'Allemagne et de l'Italie… L'Europe doit rester ferme. Car si ce n'est pas le Groenland, ce sera autre chose. L'UE a la possibilité de prendre des mesures de droits de douane également, dont le plan visant 93 milliards d'euros de produits américains, suspendu l'année passée.

C'est la fin de l'ère des "good guys", comme veut l'être un peu Macron ?

C'est un débat central : la "règle de la force" vs la "force de la règle". On sort d'un monde fondé après 1945 sur des règles (Onu, Bretton Woods) que les États-Unis avaient portées… et maintenant Trump dit : "Ces règles ne nous conviennent plus". Je ne crois pas à ce narratif. Mais l'Europe doit reconnaître qu'elle est exposée et doit se renforcer en termes de compétitivité, de technologie, de défense. Et ne pas oublier qu'à l'international, il y a d'autres pays que les États-Unis, la Chine et la Russie. Beaucoup partagent, par intérêt, un attachement à un monde de règles. Cela dit, les pays du Sud rappellent aussi l'hypocrisie occidentale sur certains cas (la Libye, l'Irak)… Donc l'Europe ne doit pas venir en donneuse de leçons.

À Davos, Donald Trump était obnubilé par "un gros morceau de glace" : "Nous nous en souviendrons"

On le voit particulièrement en Afrique, où la Russie profite de ce ressentiment anti-européen et anti-français pour en tirer bénéfice. On l'a vu au Nigeria qui a exproprié une entreprise française de l'uranium d'une mine pour l'envoyer à la Russie

Oui, tout à fait. L'Europe n'a pas de leçon à donner. Il faut qu'elle reconnaisse ses intérêts et tant mieux si ça correspond à ses valeurs morales. Mais il ne faut pas se draper de la vertu… Ça facilite la propagande russe, oui. On l'a vu lors des votes aux Nations unies lors de l'invasion de l'Ukraine. Les Africains ont demandé au nom de quoi ils suivraient l'Europe.

Côté technologique, comment peut-on être plus souverain ? Et combien cela va-t-il coûter à l'Europe ?

Pour le coût, difficile à dire. Mais le plan Draghi, c'est la bonne réponse par rapport à la situation économique et géostratégique. Mais l'Europe fait trop peu. La balle est dans notre camp. Mais il faut un vrai marché des capitaux en Europe. C'est facile de lever de l'argent facilement aux États-Unis. En Chine, l'État subventionne. En Europe, il y a trop de règles nationales qui compliquent la levée de fonds.

L'Europe n'est-elle pas dépassée, quand on voit l'écart de salaires avec les États-Unis qui s'est creusé ces dernières années ?

Si c'était vrai, au sens où vous le dites, on verrait une masse d'Européens partir. Ce n'est pas le cas. Parce que le niveau de vie ne se réduit pas au salaire net. On a un autre mode de vie et on a un niveau de vie comparable. On a peut-être un salaire "poche" moins important mais on ne doit pas payer 50 000 dollars pour l'éducation des enfants, ni pour les soins de santé, qui sont en plus de meilleure qualité. Le niveau de vie en Europe, en Belgique, est tout à fait intéressant. Quand j'habitais aux États-Unis, de 1973 à 1983, je voyais peu d'Européens, tout comme il y a assez peu d'Américains en Europe, à part les stars dans le sud de la France. En revanche, oui : sur les technologies de pointe, nous sommes dépassés. Des chercheurs partent là où "ça se passe". Et attirer des talents n'est pas si facile.

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