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Des records en jupe longue

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Publié le 13 octobre 2026 à 05:30. 5 min. de lecture

Une femme en amazone sur l’affiche de la toute première édition du CHI de Genève, c’est déjà un geste fort et engagé. Une épreuve leur est d’ailleurs réservée, c’est Mme Maroussia Haecky qui s’y impose. Quatre ans plus tard, dans la même arène du Palais des expositions, Mme Stoffel établit un record féminin mondial en franchissant deux mètres dans l’épreuve de puissance [épreuve consistant à sauter un obstacle unique – à l’époque généralement un mur de brique – dont la hauteur est relevée à chaque tour, jusqu’à départager les concurrents, ndlr] avec sa jument Primula. A titre de comparaison, à cette époque, le record de puissance de ces messieurs se situait autour de 2m30… Et ceux-ci montaient à califourchon, bien en équilibre sur leurs deux pieds, là où les femmes continuaient leurs prouesses en amazone. Le record de Mme Stoffel tiendra vingt ans! Personne ne fera mieux jusqu’à Pat Smythe, qui franchit 2m10 à Paris en 1951, vraisemblablement à califourchon cette fois-ci. C’est dire l’exploit réalisé par Mme Stoffel deux décennies plus tôt!

Une femme sur l’affiche de la première édition du CHI de Genève, voici cent ans. Plutôt étonnant pour l’époque… Une femme sur l’affiche de la première édition du CHI de Genève, voici cent ans. Plutôt étonnant pour l’époque…

Pour comprendre à quel point monter en amazone est vertigineux techniquement – le mieux serait d’essayer! –, tentons d’imaginer l’exercice: les deux jambes maintenues du même côté, la cuisse droite calée contre une fourche fixe, la gauche retenue par une fourche mobile. A l’obstacle, le poids repose presque entièrement sur la cuisse droite. Le buste doit fléchir, suivre le mouvement du cheval, sans jamais s’appuyer sur l’étrier gauche, au risque de faire basculer toute la selle. Le moindre déséquilibre, et c’est la chute. Le genre de chute dont on ne ressort pas toujours indemne.

L'Australienne Esther Stace établissant un record en sautant 1,98 m en amazone lors du Sydney Royal Show de 1915. — © Walcha Historical Society/LDD L'Australienne Esther Stace établissant un record en sautant 1,98 m en amazone lors du Sydney Royal Show de 1915. — © Walcha Historical Society/LDD

Une technique qui semble folle et absurde

«J’ai monté un peu en amazone. Cela se passait bien jusqu’à ce que j’essaie de sauter une petite haie. J’ai immédiatement stoppé mon cheval après, et je me suis dit que je ne referais plus jamais ça! C’était trop dur», raconte l’Américaine Katie Monahan-Prudent, première cavalière à s’être imposée dans le Grand Prix du CHI de Genève, voici un peu moins de trente ans, en 1997. L’iconique Allemande Meredith Michaels-Beerbaum renchérit: «Je ne peux pas m’imaginer monter en amazone. Je n’arrive même pas à concevoir comment garder l’équilibre en mettant les jambes d’un seul côté de la selle, puis galoper et sauter comme cela… Cela semble tellement fou et absurde. Mais c’était le début de ce sport pour les femmes, et, Dieu merci, il a évolué.»

Katie Monahan-Prudent, a souvent brillé à Genève où elle a notamment remporté le Grand Prix Coupe du monde en 1997. — © Team Reporters Katie Monahan-Prudent, a souvent brillé à Genève où elle a notamment remporté le Grand Prix Coupe du monde en 1997. — © Team Reporters

Les pionnières d’une équitation conjuguée au féminin ont grandi à cheval, appris à sauter en amazone bien avant que l’idée de monter à califourchon comme ces messieurs leur soit même socialement accessible. Elles évoluent dans un univers très majoritairement masculin et militaire. Jusqu’à la Seconde Guerre mondiale et au-delà, les officiers représentaient l’écrasante majorité des concurrents du CHI de Genève. Les amazones faisaient malgré tout déjà parler d’elles. Et leur progression est remarquable sur la période: 6 cavalières en 1927, 12 en 1928, 19 l’année suivante et jusqu’à 14 dans un peloton total de 141 cavaliers en 1930. Le tout sur une décennie qui voit l’Europe tanguer: crise de 1929, montée des totalitarismes, concours réduit à un rythme biennal, puis quadriennal. En 1938, dernière édition avant la guerre, les officiers allemands dominent la piste du Palais des expositions. L’Autriche est annexée le matin même du premier jour du concours genevois.

La nouvelle génération

Et l’ère des amazones en compétition internationale touche doucement à sa fin. Les mouvements féministes du début du XXe siècle ainsi que les deux guerres accélèrent le déclin de la monte en amazone: les femmes qui travaillent et s’habillent différemment, montent alors par nécessité et non par élégance. La selle amazone disparaît peu à peu des pistes de compétition, laissant place à une nouvelle génération de cavalières montant à califourchon, trouvant alors un étrier d’égalité avec les hommes, et bien décidées à leur tenir tête. Parmi ces précurseures, Pat Smythe, cavalière légendaire des années 1950, incarne à elle seule ce basculement historique, devenant la première femme à être admise aux Jeux olympiques en saut d’obstacles à Stockholm en 1956, médaillée de bronze par équipes avec la Grande-Bretagne. Une avancée majeure dans un sport qui, jusqu’alors, se conjuguait principalement au masculin. Inspirées par toutes celles qui ont ouvert la voie, les grandes dames d’aujourd’hui lui doivent beaucoup.

En 1956, la Britannique Pat Smythe est devenue la première femme admise aux Jeux olympiques en saut d’obstacles. — © DR En 1956, la Britannique Pat Smythe est devenue la première femme admise aux Jeux olympiques en saut d’obstacles. — © DR

C’est le cas de Meredith Michaels-Beerbaum qui a marqué les sports équestres d’une empreinte indélébile en devenant notamment championne d’Europe en 2007, quelques mois après avoir décroché les médailles de bronze en individuelle et par équipes en 2006 lors des Mondiaux d’Aix-la-Chapelle. «C’est incroyable de réaliser la progression des femmes dans ce sport, et je dois dire que je suis fière d’être une pionnière pour les cavalières d’aujourd’hui. Non seulement j’ai été la première femme à intégrer une équipe de championnat pour l’Allemagne, mais aussi la première et toujours la seule à avoir été classée numéro un mondial [en 2004, ndlr], une place que j’ai pu conserver pendant 24 mois» raconte l’élégante cavalière qui, en 1991, se voyait confier par le CHI de Genève l’honneur de couper le ruban d’inauguration de la piste de Palexpo. Elle était alors, à quelques jours de ses 22 ans, la benjamine du concours, et déjà dotée d’un grand talent, même si personne ne savait alors qu’elle s’imposerait deux fois dans la finale du Top 10 Rolex IJRC sur cette même piste avec son fidèle et regretté Shutterfly.

Décembre 2006, Meredith Michaels-Beerbaum et Shutterfly s’imposent à Genève dans la finale du Top 10 Rolex IJRC. — © Valeria Streun Décembre 2006, Meredith Michaels-Beerbaum et Shutterfly s’imposent à Genève dans la finale du Top 10 Rolex IJRC. — © Valeria Streun

Trois cavalières dans le top 20 mondial

Nul doute que ces figures de proue ont inspiré plus d’une jeune fille rêvant des sommets, à l’instar des trois cavalières bien installées dans le top 20 mondial, la jeune Française Nina Mallevaey, sa contemporaine allemande Sophie Hinners – championne du monde par équipes cette année à Aix-la-Chapelle! – ou encore la grande dame du saut d’obstacles, l’Américaine Laura Kraut, championne olympique par équipes en 2008 à Pékin et qui prouve que le talent n’a pas d’âge. A 60 ans, l’an dernier, elle a signé l’une de ses meilleures saisons avec trois victoires en 5*. Sa régularité et sa longévité absolument remarquables au plus haut niveau depuis plus de trente ans font bien des envieux.

Des records en jupe longue aux exploits des cavalières d’aujourd’hui, les femmes continuent d’écrire une page importante de l’histoire des sports équestres. Et ce n’est pas un hasard si l’affiche de la première édition du CHI de Genève mettait déjà une amazone à l’honneur: à une époque où elles étaient peu nombreuses, Genève avait choisi d’en faire son symbole. Un geste fort, qui résonne d’autant plus aujourd’hui que l’affiche du centenaire s’en inspire directement, l’amazone semblant passer le flambeau au jeune cavalier de 2026. Ils se regardent, se répondent. Un clin d’œil qui dit tout sur l’ambition de cette édition anniversaire: regarder devant en sachant d’où l’on vient.

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