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Des parents dépassés par la grammaire rénovée

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Êtes-vous de ces parents incapables d’aider leur enfant à préparer l’examen de français de fin d’année ? Comme la lauréate du prix Renaudot de l’essai 2020, vous sentez-vous perdus dans la grammaire rénovée ? Égaré entre les GAdj, GN, prédicat et autres GPrép ? Rassurez-vous, vous n’êtes pas seuls !

Dominique Fortier (Les villes de papier, Alto) n’en revient pas. Depuis fin avril, elle ventile sur Facebook : « Suis-je la seule à trouver que la nouvelle façon d’enseigner la grammaire, à grands coups de GAdj et autres GFCP [groupe facultatif complément de phrase], est parfaitement incompréhensible ? […] Ma fille est en première secondaire, j’ai accessoirement un certificat en enseignement du français au secondaire et un doc en littérature, et j’y arrive juste pas. »

En entrevue, elle explique : « Ma fille est revenue avec une note de 2,5 sur 10 dans un test de grammaire. Le français, c’est sa matière forte ; en écriture, elle a 95 %. »

Devant l’examen, Mme Fortier estime qu’elle aurait obtenu la même note. Un exemple de question où l’autrice primée échouerait ? « Quelles sont les expansions possibles d’un GN ? » Et des choix de réponses tels que « CP, GAdj, AS, CAdj ». « Rien de tout ça n’est du français ! » déplore-t-elle.

Après 33 ans d’enseignement du français au secondaire, Luc Papineau a tout vu. Il rit. « C’est un vieux débat ! Le nouveau programme a été mis en vigueur en 2001. » C’est la parentalité qui le ramène à l’ordre du jour. La génération qui a bûché sur la grammaire traditionnelle voit maintenant ses enfants apprendre la grammaire rénovée.

« Que ce soit avec l’ancien ou le nouveau programme, on le voit aux examens, il n’y a pas de progrès », dit en soupirant l’enseignant. « Les élèves d’avant n’étaient pas meilleurs. »

Du bon usage des GAdj

La nouvelle méthode est axée sur la manipulation, explique Luc Papineau, là où, traditionnellement, on partait du sens des mots. « Chacun de ces systèmes a des avantages et des inconvénients », estime-t-il. « Le problème, c’est qu’ils s’excluent l’un et l’autre. Il y a un clash entre la sémantique et la manipulation logique, dont on pense qu’elle rend les choses plus simples pour les jeunes. »

« Cette confusion des parents, ce sentiment très frustrant d’incohérence et d’incompétence, on n’y a jamais réfléchi. On ne s’est pas demandé comment on pourrait l’amortir. » Est-ce grave, monsieur le prof ? « Normalement, un enfant qui fait ses devoirs ne devrait pas avoir besoin de ses parents… » souligne-t-il.

À la création du programme français pour le secondaire, le ministère de l’Éducation du Québec a pris en 1995 « le virage comme la Suisse, la Belgique et la France, de la grammaire rénovée », rappelle Priscilla Boyer, directrice des programmes de maîtrise en éducation à l’Université du Québec à Trois-Rivières. En effet, on s’était rendu compte qu’avec la grammaire traditionnelle, « on n’était pas capables d’offrir des réponses simples aux élèves ».

La grammaire traditionnelle recèle beaucoup d’incohérences, selon Mme Boyer. Le célèbre auteur du Bon usage, Maurice Grevisse (1895-1980) avait « lui-même mis ça à jour, à la fin de sa vie ». Comprendre les énoncés par la porte du sens pour découvrir ensuite une série d’exceptions n’était pas gagnant pédagogiquement, poursuit la spécialiste.

Et tout n’est pas mis de côté dans la nouvelle méthode. « C’est pour ça qu’on parle de grammaire “rénovée”. On construit sur des objets culturels encore présents. On a juste fait un petit ménage. »

Exemple ? « Je parle encore d’adjectifs, de verbes. Une belle différence, c’est l’article versus le déterminant. » L’article, poursuit Mme Boyer, était « une classe de mots de quelques mots, comme le, la, l’, les. Ce n’est pas rentable de parler d’article. »

« À la place, je parle de déterminants », qui incluent les anciens articles et les anciens adjectifs non qualificatifs, « et qui hantent tous nos adjectifs qui ne sont pas qualificatifs. Ils ne se comportent pas comme des adjectifs, mais comme des articles ».

Former de petits linguistes

Dans la grammaire rénovée, on présente des groupes de mots. Les cinq principaux : le groupe du nom (GN), le groupe du verbe (GV), le groupe adjectival (GAdj), le groupe prépositionnel (GPrép), le groupe adverbial (GAdv).

« Là, je décroche », dit Dominique Fortier. « À l’époque, on apprenait les natures des mots. Le mot, concret, renvoyait à une chose concrète. Maintenant, dans une phrase, il n’y a qu’un GAdj : une chose concrète devenue une chose abstraite, devenue un sigle. »

« Le métalangage qu’on apprend aux élèves ressemble à ce qu’on utiliserait pour faire de la programmation d’ordinateur. On dirait qu’on leur apprend à coder ! »

Luc Papineau affirme que, en classe, « les élèves finissent par ingurgiter ces abréviations ».

Pour Priscilla Boyer, ces groupes de mots sont semblables aux « boîtes de classes de mots et de fonctions » de la grammaire traditionnelle. Elle ressort, à l’appui, des pages déconcertantes de grammaires des années 1950 et 1960. On dirait des trains tant on y voit des encadrés liés les uns aux autres.

Elle poursuit : « Qu’est-ce que la grammaire, sinon catégoriser les phénomènes langagiers ? De base, ce sont des opérations de classement. On est full langagier. On observe les phénomènes, puis on essaie de les comprendre et de les catégoriser. »

« On doit emmener les élèves à classer, pour généraliser, et pour augmenter leur contrôle sur la langue. »

Aide aux parents d’élèves

Le 8 mai dernier, quelques jours après que Le Devoir eut mené les entrevues de cet article, est apparue une nouvelle page sur le site Alloprof. « Tout ce qu’il faut savoir sur la nouvelle grammaire pour mieux aider son enfant » compare clairement les notions de la grammaire actuelle et traditionnelle. Voilà qui aide, désormais.

Entre l’ancienne et la nouvelle, quelle méthode est la meilleure ? Les études sont rares. Il est difficile d’évaluer un contenu d’enseignement en dehors de son contexte, spécifie Mme Boyer. Et c’est injustifiable, éthiquement, d’enseigner à une part de la population des contenus différents. Pour avoir des données, « il faudrait un financement de fou ! ».

« On ne manque pas de données à petite échelle. On sait que plus l’élève est en mesure de manipuler et de recourir à un métalangage adéquat, plus il est capable de réussir ses accords, selon les travaux de Pascale Lefrançois, Marie Nadeau et Carole Fisher. »

« Or, il n’y a pas de manipulation en grammaire traditionnelle. Que des réflexions sur le sens, qui ne parlent qu’aux élèves déjà forts. »

De son côté, Dominique Fortier estime que, si elle n’arrive pas à aider son enfant en français, la situation doit être pire pour de nombreux parents. « Pour ceux, mon Dieu !, dont le français n’est pas la langue maternelle, ou pour les gens qui viennent d’ailleurs… » souligne-t-elle.« La langue est un outil de communication — un outil de mise en rencontre, de relation, d’expression, qui permet de dire qui on est. Je ne crois pas qu’apprendre à la manipuler comme on manipule des réglettes soit la marche à suivre. »

Priscilla Boyer : « La langue est d’une richesse difficile à circonscrire. Il faut pourtant l’enseigner à des petits de 8 ans… J’essaie surtout de donner confiance aux enseignantes pour qu’elles soient mieux outillées. »

Tous les interviewés ont souligné que les économies de temps faites sur la formation des enseignants contribuent aussi grandement au problème.

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