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Des millions d’euros engloutis pour combler les déserts médicaux : une maison de santé sur cinq a fini là où personne ne l’attendait

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Imaginez un instant que vous soyez médecin généraliste, prêt à vous installer dans une région où les patients attendent parfois des mois pour un simple rendez-vous. Vous cherchez un local, du matériel, une structure d’accueil. Logiquement, l’argent public devrait vous orienter vers les zones les plus en tension. Sauf que la réalité, révélée par deux rapports successifs de la Cour des comptes, est bien plus déconcertante : une partie non négligeable des maisons de santé financées à grands frais par la collectivité n’a jamais eu vocation à combler un désert médical, tout simplement parce qu’elle ne se trouve pas dans un désert médical. Un paradoxe qui interroge sur la manière dont sont pensées, ciblées et suivies les politiques censées rapprocher les Français des soins.

À retenir

  • 125 millions d'euros ont été dépensés par l'assurance maladie pour financer les maisons de santé, sans objectifs clairs ni évaluation sérieuse des résultats.
  • Une maison de santé sur cinq subventionnée par des fonds publics se situe dans une zone sans pénurie médicale.
  • La Cour des comptes recommande d'établir d'ici fin 2025 un schéma départemental avec des critères de zonage mieux adaptés aux besoins de santé prioritaires.

L’argent public a coulé, mais pas toujours là où il fallait

Depuis les années 1990, l’État a multiplié les plans destinés à endiguer la désertification médicale. Maisons de santé pluriprofessionnelles, contrats d’incitation, exonérations fiscales : la panoplie s’est étoffée au fil des décennies, sans jamais véritablement s’accompagner d’une vision d’ensemble. La Cour des comptes, dans un rapport consacré à l’organisation des soins de premier recours, a mis en lumière un chiffre qui donne le vertige : 125 millions d’euros ont été déboursés par l’assurance maladie pour financer ces structures censées regrouper médecins, infirmiers et autres professionnels de santé sous un même toit.

Le problème n’est pas tant le montant que sa traçabilité. Les magistrats financiers dénoncent un empilement de dispositifs mis en œuvre sans objectifs clairs ni évaluation sérieuse des résultats obtenus. Autrement dit, on a beaucoup dépensé, mais on ne sait pas vraiment si cet argent a permis d’améliorer l’accès aux soins là où le besoin était le plus criant.

Comment une maison de santé peut atterrir loin de tout désert médical

C’est sans doute le constat le plus frappant de ce dossier : selon la Cour des comptes, une maison de santé sur cinq subventionnée par des fonds publics se situe dans une zone qui ne connaît pourtant aucune pénurie médicale. Vingt pour cent des structures censées lutter contre les déserts médicaux ont donc fini par s’implanter là où l’offre de soins était déjà suffisante, voire confortable.

Comment expliquer un tel décalage ? En l’absence de critères de zonage réellement affinés et d’une coordination sérieuse entre les différents financeurs, les projets ont souvent été validés au fil de l’eau, portés par des élus locaux motivés ou des collectifs de professionnels bien organisés, sans que la localisation géographique fasse l’objet d’un arbitrage rigoureux au regard des besoins réels de la population. Résultat : des collectivités moins en tension ont su capter des financements initialement pensés pour les territoires les plus fragiles, pendant que d’autres zones, réellement sinistrées sur le plan médical, restaient sans solution concrète.

Des millions dépensés, un système de contrôle resté à quai

Ce qui frappe le plus dans les travaux de la Cour des comptes, c’est l’absence quasi totale de suivi qualitatif. Les bilans dressés jusqu’ici se contentent bien souvent de compter le nombre de maisons de santé ouvertes, sans jamais chercher à savoir si ces structures ont réellement permis d’attirer de nouveaux praticiens ou d’améliorer durablement l’accès aux soins pour les habitants concernés. On mesure la quantité, jamais vraiment l’efficacité.

Cette faiblesse structurelle ne se limite pas aux seules maisons de santé. Un second rapport, publié quelques mois plus tard, a élargi le constat à l’ensemble des aides destinées à encourager l’installation des médecins libéraux en zones sous-denses. Les magistrats y dénombrent pas moins de quinze dispositifs différents, entre subventions directes et exonérations fiscales, attribués de manière non coordonnée par l’État, l’assurance maladie et les différents échelons de collectivités territoriales. Un véritable millefeuille administratif où chaque acteur agit dans son coin, sans concertation ni vision partagée des priorités.

La conséquence directe de cette dispersion est sans appel : la Cour qualifie ces aides de trop nombreuses, mal articulées entre elles, et coûteuses et inefficaces pour une large partie d’entre elles. Un jugement sévère, qui traduit surtout l’incapacité collective à transformer une bonne intention politique en résultat tangible sur le terrain.

Ce que révèle ce ratage pour l’avenir des zones sous-dotées

Face à ce constat, la Cour des comptes ne se contente pas de pointer les dysfonctionnements : elle formule des recommandations concrètes. La principale consiste à traiter enfin la lutte contre les déserts médicaux comme une véritable politique publique, avec des objectifs quantifiables, suivis dans la durée à l’échelle départementale ou territoriale. Une manière de sortir de la logique du saupoudrage pour privilégier une approche plus stratégique, centrée sur les besoins réels des populations plutôt que sur la capacité de tel ou tel territoire à monter un dossier de financement.

Concrètement, les magistrats appellent à une concertation entre tous les financeurs afin d’établir, d’ici la fin de l’année prochaine, un schéma départemental reposant sur des critères de zonage mieux adaptés aux besoins de santé prioritaires. L’objectif affiché est simple sur le papier : cesser de disperser l’argent public au gré des opportunités locales pour le concentrer là où les patients en ont réellement besoin, quitte à revoir en profondeur la manière dont les zones sous-denses sont définies aujourd’hui.

À l’heure où la rentrée relance chaque année le débat sur l’accès aux soins dans les territoires ruraux et périurbains, ce double rapport agit comme un signal d’alarme. Il ne s’agit pas de remettre en cause la nécessité d’aider les territoires en difficulté, mais de rappeler qu’une politique publique, aussi généreuse soit-elle sur le papier, ne vaut que par sa capacité à atteindre sa cible. Reste désormais à savoir si les pouvoirs publics sauront transformer ce constat en véritable changement de méthode, ou si les mêmes travers continueront d’alimenter, année après année, la même impression de gaspillage silencieux.

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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