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Des marais aux grandes stations balnéaires : comment la Mission Racine a transformé le littoral du Languedoc

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RÉCIT - La Grande-Motte, Le Grau-du-Roi, Port Leucate… En pleine Trente Glorieuses, ces communes du sud de la France ont bénéficié d’investissements colossaux de l’État.

Les moustiques sont de retour ! En ce début mai, les pluies abondantes du printemps suivies d’un soleil radieux rappellent à La Grande-Motte, une commune littorale située à 25 kilomètres au sud de Montpellier (Hérault), sa nature profonde. Il y a 60 ans encore, cette ville installée aux portes de la Camargue, et aujourd’hui peuplée à l’année de 8 500 habitants, n’était qu’un marais abritant quelques cabanes paysannes et surtout une innombrable communauté de diptères assoiffés de sang… Depuis, si les insectes sont restés - malgré les campagnes régulières de démoustication -, la commune dispose désormais, en plus de ses résidents permanents, de quelque 90 000 lits supplémentaires. Pour plus des deux tiers (69 000), il s’agit de résidences secondaires ; pour 12 500, d’hébergements professionnels ; et, pour 8500, de logements dits Airbnb.

Cette transformation profonde d’un milieu sauvage à celui de havre où se pressent chaque été des centaines de milliers de touristes s’est faite en un rien de temps. Dans les années 1960, les décisions politiques ne sont encore guère contestées devant les tribunaux administratifs. Ainsi est née, sous la présidence du général de Gaulle et du gouvernement Pompidou, la mission interministérielle d’aménagement touristique du littoral du Languedoc-Roussillon, aussi appelée Mission Racine du nom de son président, Pierre Racine. Objectif : créer de toutes pièces, en l’espace de vingt ans (1963-1983) des villes nouvelles quitte, comme à La Grande-Motte, à assécher des marais.

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Le littoral languedocien est à l’époque agricole et pauvre, alors qu’à peine quelques centaines de kilomètres plus à l’est, la Côte d’Azur connaît une renommée internationale avec pour décor, le Monaco de Grace Kelly, la baie de Saint-Tropez incarnée par Brigitte Bardot, la baie des Anges, et le Festival de Cannes. C’est donc décidé, le Languedoc aura aussi sa part de gloire et de touristes… D’autant que le pays connaît une fuite des touristes français vers la Costa Brava espagnole. « Jusque-là, sur le littoral du golfe du Lion, le tourisme s’était développé de façon linéaire, sorte de “bourgeonnement désordonné” à partir du front de mer. Autour des stations anciennes, se développait sur les plages un habitat précaire de cabanes et de camping sauvage », écrivait le ministère de la Culture dans une exposition revenant sur les origines de la Mission Racine, organisée en 2018 à La Grande-Motte. Pour retrouver ce paradis perdu, il faut désormais se rendre en Camargue sur les plages de Beauduc et Piémanson, lesquelles ont conservé cet aspect sauvage.

500 000 lits créés en deux décennies

En Languedoc, la mission décide certes de ces actions en concertation avec les élus locaux, mais c’est bien elle qui in fine tient la main haute sur tout ce qui est important. Relevant directement du premier ministre, elle agit. Et vite ! 500 000 lits sont créés en deux décennies. Ils sont accompagnés de la création de l’autoroute A9, dont le premier tronçon est inauguré en 1967.

Symbole de cette conquête de l’homme sur la nature, La Grande-Motte se doit de porter une griffe architecturale. À l’instar de Brasilia, créée quelques années plus tôt et imaginée par l’architecte Oscar Niemeyer, la cité héraultaise sera signée Jean Balladur. Le béton et la couleur blanche sont ici maîtres et les immeubles collectifs, même nouveaux, respectent certains traits en appelant… aux pyramides ! Construite sur une dune, La Grande-Motte se prendrait-elle pour Gizeh ? Vue depuis la mer, cette forme architecturale répond harmonieusement à la forme du pic Saint-Loup et de la montagne de l’Hortus, deux sommets situés en arrière-plan. Très controversée jusqu’au début des années 2000, l’architecture de La Grande-Motte fait depuis l’unanimité pour elle. Elle est revenue en grâce au point de devenir aujourd’hui la station balnéaire du Languedoc la plus chère, comprendre la plus prisée, sur le plan immobilier. Un centre de thalassothérapie, un golf de 18 trous, des commerces de quartier, un collège, un lycée, un casino, et des animations allant d’un salon du bateau multicoque à un salon du livre rythment la vie locale tout au long de l’année.

À lire aussi «Une ville utopique inspirée des pyramides» : le New York Times en extase devant la Grande-Motte

Plus grand port de plaisance d’Europe

Village de pêcheurs à l’époque, la commune voisine du Grau-du-Roi, seule commune littorale du département du Gard, doit, elle aussi, beaucoup à Jean Balladur. L’architecte va ici imaginer Port Camargue. Il s’agit, ni plus ni moins, que du plus grand port de plaisance d’Europe en nombre d’anneaux (on en compte 5 000) ; le deuxième du monde derrière San Diego ! L’idée de Jean Balladur n’est pas de créer un port pour créer un port mais d’attacher ses pontons à une forme d’habitat privé appelée « marina ». Très prisée en Floride, la chose est encore inédite dans l’Hexagone, au moins à cette échelle. Et c’est ainsi que 2 239 de ces petites villas, toutes construites sur le même modèle, voient le jour entre 1969 et 1985. Comme à La Grande-Motte, il faut là aussi démoustiquer des marais et construire une digue pour empêcher les dépôts de sédiments de boucher l’entrée du port. Titanesque ! Les moyens accordés à la Mission Racine sont colossaux. L’État a, à l’époque, engagé 3 milliards de francs d’argent public ; l’équivalent de 5 milliards d’euros en 2026, en tenant compte de l’érosion monétaire. L’investissement global se révèle bien plus important, des promoteurs privés s’emparant par ailleurs d’autres opérations.

En pleine Trente Glorieuses, rien n’est trop grand pour la France en reconstruction d’après-guerre. Alors que les premières fusées hexagonales étaient lancées depuis Hammaguir en Algérie (française jusqu’en 1962), une jeune bande d’ingénieurs étudie notamment la possibilité d’implanter le programme spatial français… dans l’Aude, à Leucate ! Le projet est, heureusement pour les aoûtiens, abandonné au profit de Kourou en Guyane. Place donc, à Port Leucate. Là, l’architecte Georges Candilis dessine la résidence de vacances Les Carrats, à l’origine propriété de la Caisse d’allocations familiales qui hébergeait ici à bas prix ses allocataires le temps d’une semaine. Les lieux, une juxtaposition de petits volumes blancs et cubiques de 21 à 63m2 habitables, ne sont pas sans évoquer la Grèce. Ils sont aujourd’hui classés aux monuments historiques. Port Leucate, comme sa voisine Gruissan, sont désormais le paradis du kitesurf et de la planche à la voile grâce aux conditions de vent favorables à ces activités rafraîchissantes.

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Avec pour objectif de créer 500 000 lits touristiques, la mission interministérielle d’aménagement touristique du littoral du Languedoc-Roussillon a par ailleurs fait très fort à Agde. Traditionnellement port de pêche, la commune s’est vu attribuer en quelques années à peine la création de quelque 175 000 lits touristiques. Ainsi est né le Cap d’Agde, la plus grande station balnéaire de France.

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