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Des chercheurs veulent remplir d'eau la mer d'Aral aujourd'hui asséchée, et ce n'est pas pour aider les poissons

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Posée à cheval entre le Kazakhstan et l'Ouzbékistan, la mer d'Aral est un symbole mondial de la surexploitation de l'eau par l'agriculture. Elle révèle aujourd'hui un coût climatique jusqu'ici négligé: son fond asséché relâche massivement du dioxyde de carbone (CO₂) dans l'atmosphère. Les travaux d'une équipe dirigée par des chercheurs espagnols du Centre d'études avancées de Blanes (CEAB-CSIC), relayés par le site Ecoticias, estiment que les sédiments exhumés ont déjà émis environ 748 millions de tonnes de CO₂ depuis 1960, et que jusqu'à 605 millions de tonnes supplémentaires pourraient encore s'échapper si rien n'est fait.

Autrefois quatrième plus grand lac du monde, la mer d'Aral a été progressivement vidée à partir des années 1960, lorsque l'Union soviétique a détourné les fleuves qui l'alimentaient pour irriguer d'immenses cultures de coton. Aujourd'hui, moins de 10% de sa surface initiale subsistent, laissant à nu des centaines de kilomètres carrés de sédiments autrefois gorgés d'eau. Dans un lac, ces sédiments stockent durablement de la matière organique, protégée de l'oxygène par la colonne d'eau; une fois exhumés, ils s'oxydent et les microorganismes décomposent cette matière, libérant le carbone sous forme de CO₂, transformant ainsi un ancien puits de carbone en source importante d'émissions.

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Lors d'une expédition en 2022, les scientifiques ont traversé ce désert et prélevé des échantillons dans des zones asséchées à différentes périodes, au fur et à mesure que le rivage reculait. En combinant analyses de carottes de sédiments, mesures in situ de flux de CO₂, imagerie satellite et cartographie par drone, ils ont reconstitué l'évolution du carbone organique dans le temps: les zones récemment asséchées contiennent encore beaucoup plus de carbone que celles qui le sont depuis les années 1960, ce qui a permis d'estimer à la fois le carbone déjà perdu et le stock encore vulnérable.

Des projets de revégétalisation du fond de la mer d'Aral, notamment par des plantations de saxaul, ont déjà démontré des bénéfices locaux: réduction des tempêtes de poussière, stabilisation des sols, amélioration de la qualité de l'air. Cependant, l'étude montre que, dans cet environnement aride, la croissance végétale compense moins de 1% des émissions issues de la décomposition des sédiments. Autrement dit, planter des arbres ou des arbustes ne suffira pas à contrebalancer le flux de CO₂ généré par le fond asséché.

Il me faut de l'eau, de l'eauuuuu

Le véritable frein aux émissions, selon les auteurs, est l'absence d'eau: réinonder certaines zones du fond lacustre limiterait l'exposition à l'oxygène, ralentirait la décomposition microbienne et protégerait ainsi le carbone encore enfoui. L'idée n'est pas de restaurer intégralement et immédiatement l'ensemble du lac, mais de cibler des zones stratégiques où le maintien d'une couverture d'eau pourrait préserver un réservoir de carbone mesurable et éviter des émissions futures importantes.

Restaurer un système hydrologique de cette ampleur a un coût, et il est bien évidemment très élevé. C'est pourquoi l'équipe propose un mécanisme original: convertir les émissions évitées en crédits carbone négociables. En se basant sur les prix du marché volontaire du carbone en 2024, les 605 millions de tonnes de CO₂ qui pourraient être évitées représenteraient entre 3,6 et 18 milliards de dollars (entre 3,1 et 15,8 milliards d'euros) de crédits.

Dans ce scénario, des entreprises achetant ces crédits financeraient indirectement la réinondation et l'amélioration de la gestion de l'eau, tout en utilisant ces unités pour compenser leurs propres émissions; les auteurs reconnaissent les controverses autour des crédits carbone, mais soulignent que le cas de la mer d'Aral est particulièrement solide car le carbone est physiquement présent dans les sédiments et son relargage peut être mesuré et modélisé.

La mer d'Aral est un cas extrême, mais elle n'est pas unique: le Grand Lac Salé aux États-Unis, la mer Morte, le lac d'Ourmia en Iran, le lac Tchad, la mer Caspienne et d'autres étendues d'eau intérieures subissent elles aussi un assèchement important, laissant entrevoir un risque similaire d'émissions à partir de sédiments exhumés.

Ces émissions ne sont pas encore pleinement prises en compte dans les inventaires nationaux de gaz à effet de serre, et pourraient même fausser les bilans: des terres agricoles peuvent sembler absorber du carbone, alors que leur irrigation contribue à assécher un lac voisin et à libérer un stock de carbone bien plus important. La disparition d'un lac est bien plus qu'une simple crise de l'eau, de la biodiversité ou de la santé publique, c'est aussi une source durable de pollution à prendre en compte, urgemment.

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