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Depuis 1966, une usine bretonne produit de l’électricité avec la force des marées : longtemps la plus grande au monde, elle existe encore mais presque personne n’en parle

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Le 26 novembre 1966, le général de Gaulle inaugure entre Saint-Malo et Dinard une installation que personne, à l’époque, n’avait encore réussi à construire : une usine capable de transformer les marées en électricité à l’échelle industrielle. Soixante ans plus tard, elle tourne toujours. Presque sans bruit, presque sans médias.

À retenir

  • Une installation française a révolutionné l’énergie marémotrice en 1966, mais pourquoi si peu de gens en ont entendu parler ?
  • Comment une centrale construite il y a 60 ans peut-elle encore rivaliser avec les installations modernes en termes de fiabilité ?
  • La France dispose d’un potentiel hydrolien colossal : va-t-elle enfin exploiter l’héritage de la Rance ?

Sommaire

  1. Une première mondiale que la France a construite avant le premier choc pétrolier
  2. 240 MW et 500 GWh par an : ce que ça représente vraiment
  3. 45 ans au sommet, puis dépassée par la Corée du Sud
  4. Toujours en activité, toujours rénovée

Une première mondiale que la France a construite avant le premier choc pétrolier

L’usine marémotrice de la Rance est la toute première centrale marémotrice au monde pouvant produire de l’électricité à grande échelle. Ce n’était pas une évidence. EDF prévoit dès 1946, décide en 1959, puis construit entre janvier 1961 et 1966 l’usine marémotrice de la Rance. Quinze ans de gestation pour un projet né d’une intuition vieille de plusieurs décennies : Robert Gibrat, polytechnicien et directeur de l’électricité au ministère des Travaux publics, est considéré comme le père de l’utilisation de l’énergie des marées en France. Il découvre en 1940 l’énergie marémotrice en consultant un livre d’ingénierie daté de 1921 qui préconise déjà une grande usine sur la Rance.

Le site était, et reste, exceptionnel. L’estuaire de la Rance présente des conditions exceptionnellement favorables : un goulet étroit fermant une ria de grande étendue, des marées atteignant 13,50 mètres lors des vives-eaux d’équinoxe, et restant supérieures à 10 mètres pour 80 % des cycles. Ce marnage colossal, parmi les plus forts d’Europe, est le carburant naturel de toute l’installation. EDF s’est inspiré du fonctionnement des moulins à marée installés au Moyen Âge sur les rives de la Rance pour produire de la farine. Six siècles d’histoire industrielle locale, réinterprétés en béton et en acier.

Le chantier lui-même relevait du tour de force. Le barrage fait 332 mètres de long et retient 184 millions de m³ d’eau aux plus hautes marées, avec 24 turbines de 5 mètres de diamètre, réversibles, fonctionnant à marée montante et descendante. Réversibles : c’est le détail qui change tout. L’usine fonctionne au rythme des marées grâce à la variation du niveau de la mer, dans les deux sens, ce qui maximise le temps de production sur chaque cycle.

240 MW et 500 GWh par an : ce que ça représente vraiment

La production annuelle est de l’ordre de 500 GWh, équivalente à la consommation d’une ville de 225 000 habitants comme Rennes, pour une puissance installée de 240 MW. En 2023, ce chiffre a été atteint. En 2024, EDF espérait produire 520 GWh. Pour une installation inaugurée sous de Gaulle, c’est une performance que beaucoup de parcs éoliens récents peineraient à égaler en régularité.

En 2023, ce site représente un peu moins de 10 % de l’électricité produite en Bretagne. Une région qui souffre d’un déficit structurel : 67 % de l’électricité consommée en Bretagne est importée d’une autre région. La Rance, à elle seule, réduit cette dépendance de façon mesurable. Et ce depuis six décennies. Après plus de 50 ans d’exploitation, cette installation continue de fonctionner parfaitement, démontrant la durabilité exceptionnelle de cette technologie.

L’atout décisif que les défenseurs de cette énergie mettent en avant : sa prévisibilité totale. La production marémotrice peut être calculée des décennies à l’avance avec une précision remarquable, puisqu’elle dépend uniquement de la mécanique céleste. Pas de nuages, pas de vents insuffisants, pas d’intermittence aléatoire. Les ingénieurs d’EDF savent aujourd’hui exactement ce que produira la Rance en 2040. L’énergie marémotrice exploite les forces gravitationnelles de la Lune et du Soleil pour produire une électricité 100 % prévisible sur des décennies. Une propriété que ni le solaire ni l’éolien ne peuvent revendiquer.

45 ans au sommet, puis dépassée par la Corée du Sud

La Rance a longtemps porté seule le drapeau de l’énergie marémotrice industrielle. Mise en service en août 2011, la centrale de Sihwa en Corée du Sud dépasse désormais l’usine marémotrice de la Rance française et ses 240 MW, qui était restée la plus puissante pendant 45 ans. Quarante-cinq ans de monopole technologique, sans qu’aucun pays n’ait jugé utile de répliquer le modèle français à grande échelle. La centrale marémotrice de Sihwa est l’installation marémotrice la plus puissante au monde, avec une puissance installée de 254 MW, soit à peine 14 MW de plus qu’une usine bretonne construite un demi-siècle plus tôt.

Ce décrochage relatif n’est pas venu d’une défaillance technique de la Rance. Avec le four solaire de Font-Romeu terminé en 1968, ces centrales, construites avant la crise pétrolière et le lancement du programme nucléaire de 1974, ont constitué deux tentatives de production d’électricité renouvelable. La France a ensuite massivement misé sur le nucléaire, laissant la marémotrice en orbite basse dans ses priorités énergétiques. Un choix stratégique dont on perçoit aujourd’hui, dans le contexte de la transition énergétique, les limites.

Toujours en activité, toujours rénovée

L’usine marémotrice de la Rance, seul outil du genre en France et en Europe, connaît actuellement une rénovation lourde. Son exploitant, EDF, investit 30 millions d’euros sur la période 2021-2026 pour la rénovation de deux groupes de production hydroélectriques, d’un transformateur d’énergie et d’une vanne de barrage. Ce n’est pas une relique qu’on entretient par nostalgie. Un chantier sous-marin colossal a démarré de novembre 2023 à mai 2025 : EDF a rénové l’un des 24 groupes de production de l’usine. Un groupe de production d’électricité mesure 14 m de long, 5 m de diamètre et pèse 470 tonnes. Manœuvrer une telle pièce sous un barrage actif, dans un estuaire à fort marnage, c’est une opération de précision industrielle que peu d’ingénieurs au monde maîtrisent.

L’usine dispose aussi d’une écluse de 65 mètres de long et 13 mètres de large, permettant chaque année le passage de milliers de bateaux. Le barrage fait donc office d’infrastructure routière et maritime en plus de sa mission énergétique. Parmi toutes les personnes qui passent chaque année d’une rive à l’autre sur la route de crête du barrage, 100 000 visitent la centrale. Un chiffre qui dit quelque chose sur l’indifférence supposée du grand public : quand la visite est proposée, les gens viennent.

La question de l’avenir ne porte pas sur la Rance elle-même, qui a encore de longues décennies devant elle. Elle porte sur ce que la France fera de l’expertise accumulée. La France, qui dispose des courants parmi les plus forts du monde, présente un potentiel hydrolien estimé entre 3 et 5 GW. Ce potentiel se concentre au raz Blanchard, à la pointe du Cotentin, et dans le passage du Fromveur, dans le Finistère. Deux zones qui cumulent des courants parmi les plus puissants d’Europe. La filière hydrolienne, portée par des projets pilotes soutenus via France 2030, tente de transformer cet héritage en industrie du XXIe siècle. Soixante ans après la Rance, la France dispose d’un savoir-faire unique en matière d’énergie des marées : l’expérience acquise sur le barrage de la Rance depuis plus de 50 ans constitue un atout majeur pour le développement des nouvelles technologies marémotrices. La vraie question est de savoir si, cette fois, elle choisira de s’en servir avant que d’autres ne le fassent à sa place.

Sources : ecologie.gouv.fr | blog.bretagne-balades.com

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