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Plusieurs pistes sont avancées pour expliquer l'arrivée de quelque 60 000 personnes à Ceuta jeudi, entre rumeurs d'ouverture imminente de la frontière et emballement des réseaux sociaux. La presse espagnole s'interroge aussi sur le rôle des autorités marocaines.
Publié le 01/08/2026 15:02
Temps de lecture : 5min
Des centaines de migrants atteignent Ceuta, en Espagne, après avoir rejoint la ville à la nage depuis le Maroc, le 30 juillet. (MARCOS MORENO / ANADOLU / AFP)
Un afflux d'une ampleur inédite. Environ 60 000 migrants sont entrés illégalement dans l'enclave espagnole de Ceuta, jeudi 30 juillet, à la frontière marocaine, une ville qui compte quelque 85 000 habitants. Cet afflux représente près de "70% de la population de Ceuta", a déclaré le président du gouvernement local, Juan Jesus Vivas, lors d'une conférence de presse vendredi 31 juillet. "Pour vous faire une idée (...), c'est comme si en vingt-quatre heures, 34 millions de personnes entraient sur le territoire espagnol. Ce chiffre montre qu'il est impossible d'absorber cette pression", a-t-il comparé.
Nombre d'entre eux sont arrivés sur le territoire en passant par la voie maritime, le plus souvent à la nage. Selon un dernier bilan communiqué samedi 1er août, les autorités espagnoles ont annoncé que 67 personnes avaient été retrouvées mortes, dont un nombre important par noyade. Vendredi, le ministère espagnol de l'Intérieur a annoncé que plus de 48 000 d'entre eux étaient rentrés au Maroc. Dans la nuit, des centaines de personnes, parmi lesquelles de nombreux jeunes, ont commencé à être renvoyées à bord de dizaines d'autobus, ont constaté des journalistes de l'AFP à Fnideq, la ville frontalière marocaine qui jouxte Ceuta. Mais comment expliquer un tel afflux de migrants marocains sur le territoire espagnol ? Franceinfo fait le point.
Une interprétation erronée d'une décision de justice
Le Premier ministre espagnol, Pedro Sanchez, a estimé vendredi que cette crise migratoire était liée à une interprétation malhonnête faite "par les mafias" d'une récente décision de justice statuant sur la reconduite des migrants arrivés par la mer. "Ce qui ressort des échanges que nous avons eus avec les autorités marocaines, c'est une lecture intéressée que les mafias de trafiquants d'êtres humains ont faite d'un arrêt de la Cour suprême [espagnole]", a-t-il dit. Selon la chaîne publique britannique BBC, l'institution avait statué en juillet sur le fait que les migrants interceptés en mer alors qu'ils tentaient de rejoindre Ceuta ou Melilla, une autre enclave espagnole, ne pouvaient pas être renvoyés au Maroc. Selon cet arrêt, "il n'est pas possible de reconduire à la frontière les personnes qui seraient arrivées en Espagne par la mer", a expliqué Pedro Sanchez, ajoutant que "cette interprétation" s'était "répandue comme une traînée de poudre ces dernières heures".
Selon la RTVE, média public espagnol, le ministère de l'Intérieur, dirigé par Fernando Grande-Marlaska, attribue, lui, cet épisode à des réseaux de traite d'êtres humains, qui, selon ce dernier, "exploitent" cette décision de justice pour "favoriser le flux de migrants". Dans le détail, la récente décision de la Cour suprême affirme que toutes les personnes qui entrent sur le territoire espagnol ont le droit à une assistance juridique et à ce que leur situation soit "étudiée individuellement". Ruth Ferrero, professeure de sciences politiques et chercheuse à l'Institut Complutense d'études internationales (Icei), citée par la chaîne espagnole, évoque également une décision juridique "mal interprétée". "Il ne s'agit que d'appliquer le droit international à l'asile, mais cela ne signifie pas qu'il existe une sorte d''open bar' ou qu'il ne peut y avoir aucun retour ou rapatriement au Maroc", développe-t-elle.
Un appel massif lancé sur les réseaux sociaux
Des rumeurs d'ouverture de la frontière entre le Maroc et Ceuta ont inondé les réseaux sociaux, en particulier sur TikTok ainsi que sur des plateformes comme Discord, particulièrement utilisées par les jeunes, provoquant cette ruée et une lueur d'espoir chez une partie de la jeunesse marocaine. Selon des témoignages recueillis par l'AFP, certains ont vu dans ces vidéos une chance à saisir absolument. Comme Fatima Zahra, qui a réussi à atteindre Ceuta, avant d'être rapidement refoulée. "J'étais à Tanger, où je travaillais. Je me suis réveillée le matin et j'ai entendu dire que [le poste frontalier de] Sebta [Ceuta] avait ouvert à 22 heures [mercredi soir] [23 heures heure de Paris]", explique-t-elle, soulignant qu'elle travaille "dans des conditions épouvantables" dans son pays. Selon une étude de l'Observatoire du Nord des droits de l'homme au Maroc relayée par le média Hespress et menée auprès de 500 jeunes des régions de Tanger, Tétouan et Al Hoceima, 81% des jeunes interrogés considèrent que les contenus partagés sur les réseaux sociaux présentent la migration clandestine comme une alternative viable pour améliorer les conditions de vie.
Des relations diplomatiques tendues entre Rabat et Madrid
Au-delà de la piste des rumeurs, la RTVE et plusieurs analystes évoquent également la dimension géopolitique de cette crise. Depuis l'indépendance du Maroc en 1956, les relations entre les deux pays sont régulièrement mises à l'épreuve par la question du Sahara occidental. Ce territoire, colonie espagnole jusqu'en 1975, est contrôlé en majeure partie par le Maroc, mais un conflit oppose depuis cinquante ans le royaume avec le Front Polisario, soutenu par Alger.
Un précédent illustre comment ce dossier peut se répercuter sur la frontière entre Ceuta et le Maroc. En 2021, un afflux de migrants avait suivi l'accueil en Espagne de Brahim Ghali, chef du Front Polisario hospitalisé pour le Covid-19, un geste que Rabat avait mal accueilli. L'année suivante, en 2022, Pedro Sanchez avait adressé une lettre à Mohammed VI dans laquelle Madrid affirmait soutenir la proposition de Rabat d'autonomie au Sahara.
Cette fois-ci, l'afflux massif de migrants à Ceuta se produit une semaine après la visite du Premier ministre espagnol en Algérie, le 20 juillet, marquant une nouvelle phase entre Madrid et Alger. Cette visite, la première de Pedro Sanchez en quatre ans, a pour le gouvernement espagnol "une importance particulière, parce que l'Espagne considère l'Algérie non seulement comme un pays voisin mais aussi comme un partenaire stratégique", avait-il affirmé lors d'une déclaration à la presse aux côtés du président algérien, Abdelmadjid Tebboune.
Pour plusieurs analystes, Rabat pourrait être contrarié par le réchauffement diplomatique entre les deux pays. Selon Haizam Amirah Fernández, directeur exécutif du Centre d'études arabes contemporaines (Cearc), cité par RTVE, la rivalité entre l'Algérie et le Maroc existe "pratiquement depuis leur indépendance. Il y a eu des étapes de coopération et des tentatives d'intégration régionale, mais la phase actuelle est l'une des pires de ces dernières décennies. Il est donc raisonnable de penser que cette visite de Sanchez n'a pas été bien vécue à Rabat", analyse-t-il, évoquant que les autorités marocaines "utilisent les mouvements humains pour envoyer des messages".


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