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Près de 500 kilomètres en 28 jours, voilà ce que Sefika Özlem Yaman Sahin, accompagnée par moment de son fils de 12 ans, a parcouru dans l’espoir de sauver son statut au Canada. Partis de Toronto pour la colline du Parlement à Ottawa, la femme portait sur ses épaules l’espoir de milliers de sinistrés du séisme de février 2023 en Turquie et en Syrie. Titulaires d’un permis de travail ouvert d’urgence (TS2023), ces familles font aujourd’hui face à un compte à rebours, leur droit de demeurer au Canada expirant le mois prochain.
Ayant marché entre 20 et 30 kilomètres par jour sous la chaleur estivale, cette mère de famille de 47 ans affirme tirer sa force de sa communauté.
Dans chaque moment difficile, j’imaginais tous les gens de la communauté TS2023. Penser à eux me donnait de la force.
Pour elle, ce combat est devenu une nécessité après le rejet en juin dernier par le gouvernement d’une pétition parrainée par la députée libérale Sima Acan. L’initiative avait alors recueilli 8089 signatures validées à travers le pays, principalement en Ontario (5084 signatures), en Colombie-Britannique (1486) et au Québec (515).

Des milliers de maisons et d’immeubles se sont effondrés en février 2023 sous la force de deux puissants séismes qui ont secoué le sud-est de la Turquie et le nord-ouest de la Syrie. Plus de 56 000 personnes y ont perdu la vie. (Photo d’archives)
Photo : Reuters / UMIT BEKTAS
La pétition réclamait une prolongation des permis, l’exemption d’une étude d’impact sur le marché du travail (EIMT) ainsi qu’une voie d’accès vers la résidence permanente.
À son arrivée à Ottawa le 15 août, la femme turque a été accueillie devant le Parlement par une foule de sinistrés et des représentants de la communauté turque au Canada venus des quatre coins du pays manifestés.
Toutefois, le Parlement étant fermé pour la pause estivale, aucune rencontre directe n’a pu avoir lieu avec le ministre de l’Immigration.
On a besoin de plus de temps
Pour les familles ayant fui les dommages des séismes de 2023 au Canada, retourner en arrière est impensable. Le fils de Sefika Özlem Yaman Sahin brille à l’école d’immersion française et a déjà donné deux récitals de piano à Toronto. Après avoir déménagé en Nouvelle-Écosse pour chercher un programme d’immigration adapté, la famille a vu les critères provinciaux se fermer brutalement.
C’est pour cela que trois ans ne suffisent pas. Entre la guérison du traumatisme du séisme et les changements constants des règles d’immigration, nous perdons un temps précieux.
Pour les bénéficiaires des mesures d’urgence, le Canada n’est plus seulement une terre d’asile temporaire, il est devenu leur foyer. Arrivés après avoir vu leurs maisons s’effondrer sous l’effet des séismes, ils se sont rapidement intégrés et ont commencé à rebâtir leur vie.
À Toronto, Mohammed Birsan, après avoir eu un restaurant, est devenu formateur culinaire chez Feed Scarborough, un organisme communautaire, où il a formé plus d’une centaine de personnes.
Je ne suis pas un profiteur du système, se défend-il. Je veux simplement continuer à apporter ma contribution.
Orgun Ozar est ingénieur civil de formation et partage ce sentiment. Après son arrivée, il lui a fallu huit mois de recherche intensive avant de décrocher son premier emploi au Canada.

Comme plusieurs dans sa situation, Orgun Ozar, un ingénieur civil de formation, rappelle qu’il est aujourd’hui un membre actif de la société canadienne.
Photo : Avec l’autorisation d’Orgun Ozar
Aujourd’hui, il s’inquiète particulièrement pour l’avenir des plus jeunes. Nos enfants poursuivent leur éducation ici. Certains ne parlent même plus le turc, ils ne s’expriment qu’en anglais ou en français, raconte-t-il, soulignant qu’ils se sont profondément enracinés au pays.
Pour les adultes, trois ans, ce n’est peut-être pas très long. Mais pour les enfants, c’est une éternité. Un enfant arrivé à l’âge d’un an en a aujourd’hui quatre. Il a tout appris ici, explique-t-il. Comment peut-on leur demander de partir maintenant? Ce n’est pas juste.
Pour ces familles qui ont tout perdu en Turquie et en Syrie, l’expiration de leur permis et un retour forcé s’annoncent dramatiques. Nos maisons là-bas ont été réduites en poussière, rappelle Orgun Ozar.
S’ils doivent retourner en Turquie pour tout recommencer, ce sera un nouveau désastre.
L’illusion des voies normales
Face aux demandes de la communauté, la réponse officielle d’Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada (IRCC) reste inflexible : les sinistrés sont invités à utiliser les voies d’immigration régulières pour prolonger leur séjour ou obtenir la résidence permanente.
Pour l’avocat en matière d’immigration, Luka Vukelic, ce conseil est totalement déconnecté de la réalité. Ces personnes sont arrivées avec presque rien, rappelle-t-il.
Beaucoup ont perdu leurs documents d’identité et leurs preuves d’emploi d’origine dans les décombres. Leurs anciens employeurs ont parfois perdu toute leur entreprise, il n’y a plus rien vers quoi retourner.
De plus, pour survivre à leur arrivée, de nombreux bénéficiaires ont dû accepter des emplois de subsistance peu qualifiés, notamment dans la restauration, les fermes ou les commerces de services.
Or, ces postes ne permettent pas d’accumuler les points nécessaires pour se qualifier au programme Entrée express, qui privilégie les travailleurs qualifiés ou formés pour des métiers spécialisés.

Sefika Özlem Yaman Sahin (à gauche) et Orgun Ozar (au centre) rappellent que de nombreux enfants, arrivés au Canada il y a trois ans, sont maintenant plus enracinés dans la culture canadienne que dans celle de leur pays d’origine.
Photo : Avec l’autorisation d’Orgun Ozar
Quant à l’obtention d’un permis de travail classique lié à un employeur, elle se heurte au mur de l’EIMT.
Ce processus exige que l’employeur paie plus de 1200 $, affiche le poste publiquement et patiente plusieurs mois pour prouver qu’aucun Canadien n’est disponible.
Beaucoup d’employeurs n’ont jamais fait cela, constate Me Vukelic. Lorsqu’ils découvrent la lourdeur du processus, ils préfèrent souvent licencier le travailleur sous permis TS2023 et embaucher quelqu’un qui a déjà son statut.
Un double standard
Bien qu’IRCC ne soit pas en mesure de fournir le nombre exact de permis TS2023 délivrés actuellement, indiquant qu’il faudrait au moins 10 jours pour compiler ces données, les membres de la communauté estiment que 9000 personnes seraient concernées.
Interpellé sur la situation, le premier ministre Mark Carney a déclaré que son gouvernement cherche continuellement à aider les personnes dans cette situation à trouver des voies vers la résidence permanente, tout en soulignant que ces décisions doivent impérativement prendre en compte la capacité d’accueil des provinces en matière de logement, de services et de qualité de vie.

Sefika Özlem Yaman Sahin, ici en compagnie de son fils de 12 ans, réclame la prolongation des permis TS2023, pour que leurs titulaires, comme elle, soient en mesure de se qualifier à travers les voies d’immigration régulières du Canada.
Photo : Avec l’autorisation du Sefika Ozlem Yaman Sahin
Mais cette réponse ne satisfait pas Sefika Özlem Yaman Sahin. Nous vivons déjà ici, nous sommes déjà installés. Nous ne demandons pas de nouveaux logements ou d’aide sociale. Nous travaillons déjà et nous payons nos impôts. Nous demandons simplement un peu plus de temps pour finaliser nos démarches, insiste-t-elle.
L’avocat dénonce également une politique de deux poids, deux mesures de la part du gouvernement canadien.
En 2022, les déplacés d’Ukraine ont bénéficié de programmes simplifiés vers la résidence permanente et de renouvellements de permis de travail ultra-facilités, parfois même sans obligation de présenter un passeport valide, rappelle Me Vukelic. Il ajoute aussi à la liste les ressortissants iraniens qui ont eux aussi bénéficié de politiques temporaires prolongées à la dernière minute par IRCC. C’est un double standard évident, croit l’avocat.

À son arrivée dans la capitale canadienne, Sefika Ozlem Yaman Sahin et son fils de 12 ans ont été rejoints par de nombreux sinistrés et des représentants de la communauté turque au Canada venus des quatre coins du pays pour manifester.
Photo : Avec l’autorisation de Sefika Ozlem Yaman Sahin
Pour les familles arrivées aux pays grâce à un permis TS2023, déposer une demande pour motifs humanitaires et de compassion apparaît comme le dernier recours. Mais Me Vukelic met en garde contre ce qu’il qualifie de catch 22.
En effet, les délais de traitement d’une demande pour motifs humanitaires et de compassion sont actuellement entre cinq et huit ans en raison de l’engorgement du système. Durant cette attente, le permis TS2023 viendra rapidement à échéance. Sans la lettre d’admissibilité initiale, qui peut prend des années à venir, travailler devient alors illégal.
La froideur des quotas
Dans une déclaration écrite transmise par son service des relations avec les médias, IRCC insiste sur le fait que le Canada rétablit l’équilibre de son système d’immigration en renforçant son intégrité et sa viabilité à long terme.
Le gouvernement précise que toutes les décisions stratégiques doivent s’aligner rigoureusement sur le Plan des niveaux d’immigration 2026-2028 qui impose de strictes restrictions afin de faire passer le nombre de résidents temporaires sous la barre des 5 % d’ici la fin de 2027.
Pour l’avocat, cette posture marque un glissement inquiétant dans l’approche canadienne de l’immigration.
Notre réputation au Canada était de ne pas faire comme les Américains. Pourtant, nous sommes en train de faire exactement la même chose de manière détournée : maintenir les gens sur un fil de fer permanent, sans fin et sans véritable issue.
Avec des informations de La Presse canadienne


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