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De la pertinence d’un sceau de «qualité humaine» pour la musique

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Devant l’afflux de chansons générées par l’intelligence artificielle (IA) qui inonde les plateformes de diffusion musicales et de vente d’albums, l’industrie de la musique érige des barricades. Puis, une idée fait son chemin : imposer un sceau de qualité « humaine » aux fichiers musicaux pour mieux marquer la distinction entre l’art et le produit musical, un peu comme on appose des étiquettes « sans OGM » sur les produits bio au supermarché. Soit, mais le meilleur rempart contre l’envahisseur algorithmique pourrait bien être le mélomane lui-même, estiment les expertes consultées par Le Devoir.

De la chanson BBL Drizzy, attribuée au beatmaker Metro Boomin et devenue à l’été 2024 l’une des premières chansons rap échantillonnant un groove généré par l’IA à marquer la culture hip-hop, au succès du faux groupe The Velvet Sundown (plus d’un million d’écoutes sur Spotify à l’été 2025), l’invasion de l’IA suscite l’inquiétude au sein de l’industrie musicale, même au Québec : la star pop Billie du Page prie ses fans de ne pas écouter un faux album à son nom, paru à son insu sur les plateformes en juin 2025 ; l’avatar Novael-X, « chanteur » rock, cumule 20 000 écoutes ; une radio FM québécoise a diffusé la chanson Je m’offre à toi, de l’avatar Océanne.ai.

L’enjeu est tel que des acteurs de l’industrie sont passés à l’action pour contrer l’IA. Le disquaire en ligne Bandcamp a annoncé en janvier ses règles vis-à-vis de l’IA : « La musique et les contenus audio générés entièrement ou en grande partie par une IA ne sont pas autorisés sur Bandcamp ; toute utilisation d’outils d’IA pour imiter d’autres artistes est strictement interdite, conformément à nos politiques en vigueur interdisant l’usurpation d’identité et la violation de la propriété intellectuelle. »

En novembre dernier, la plateforme française Deezer a de son côté révélé recevoir quotidiennement près de 40 000 chansons générées par l’IA. Elle a lancé son système de détection et d’étiquetage des morceaux produits par l’intelligence artificielle. Sony Music a aussi mis au point son outil de détection de musique IA, grâce auquel elle a décelé sur les plateformes de streaming près de 135 000 chansons deepfake imitant frauduleusement la voix et le style d’artistes qu’elle représente, tels que Harry Styles et Beyoncé.

Dans ce contexte, l’idée d’imposer un sceau de qualité humaine aux chansons commercialisées paraît avisée, quoique plus difficile à mettre en œuvre qu’il n’y paraît, estime Caroline Jonnaert, avocate au cabinet ROBIC, dont la thèse de doctorat en droit portait sur les interactions entre le droit d’auteur et l’intelligence artificielle.

« Je pense que c’est davantage pour répondre à une demande des consommateurs qu’une posture juridique », analyse-t-elle en mentionnant le résultat d’une étude, commandée par Deezer, « qui révélait que les auditeurs ont vraiment soif pour du contenu produit par des humains. Ces résultats vont dans le même sens que d’autres études sectorielles, notamment dans le domaine des médias ».

Le défi du seuil

L’industrie du livre, note Me Jonnaert, a déjà emboîté le pas, avec des étiquettes « créé par l’humain », tout comme l’industrie du balado. « Je ne pense pas nécessairement que ça répond à une logique juridique, précise-t-elle, mais dans tous les cas, je pense que le défi est de savoir à quel moment on appose ces étiquettes. »

Et puisque de plus en plus d’utilisateurs adoptent les outils d’IA, poursuit Me Jonnaert, on doit se demander « à quel moment on franchit le seuil pour pouvoir dire : ceci n’est plus créé par un humain, mais davantage par la technologie. Voilà le défi ». Début de réponse : en octobre dernier, la Société canadienne des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique (SOCAN) a annoncé l’harmonisation de sa politique de déclaration d’œuvres musicales liées à l’IA avec celles de ses partenaires américains ASCAP et BMI, en précisant que si les œuvres « combinant des éléments de contenu musical généré par l’IA » pouvaient être acceptées, « les œuvres musicales créées entièrement à l’aide d’outils d’IA ne peuvent pas être déclarées auprès d’aucune des trois sociétés ».

Seulement, d’un point de vue juridique, ni les compositeurs utilisant l’IA ni les entreprises d’IA musicale générative n’ont l’obligation légale de déclarer la part d’artificiel dans la création.

« Cela dit, il y a de plus en plus une obligation de transparence qui émerge, influencée par les réflexions en cours sur le continent européen, précise Caroline Jonnaert. De notre côté, c’est surtout une norme à l’intérieur de l’industrie qui est en train de se développer », par exemple avec la position de Bandcamp, « dans les politiques des sociétés de gestion collective [SOCAN] ou au niveau contractuel. Les plateformes de streaming pourraient exiger que les créateurs déclarent la part d’IA dans leurs œuvres, et je pense que si elles le font, c’est plus en réponse aux demandes du public que de l’industrie, quoique l’industrie souhaite quand même s’assurer que ces plateformes ne diffusent pas de contenu entièrement généré par l’IA puisque ça a un impact direct sur ses revenus. Ça vient diluer sa part du marché. »

Le public serait-il le meilleur rempart contre l’IA musicale ? Martine Groulx, musicienne et vice-présidente de la Songwriters Association of Canada, engagée dans le débat sur l’encadrement de l’IA musicale, le pense aussi : « Déjà, il devient de plus en plus difficile à l’oreille de différencier une chanson générée par l’IA et une autre composée par l’humain. Mais je pense qu’il y a plus au travail d’un artiste que la musique elle-même. Aimer un artiste, c’est faire un lien avec lui. Il y a une connexion humaine avec la musique et celui qui l’a créée, et c’est ça qui nous permettra de différencier le vrai de l’IA, parce qu’il y aura toujours des fans qui chercheront à s’informer sur les créateurs. Une des façons de déceler l’IA derrière une chanson, c’est quand on ne trouve aucune information sur l’artiste en faisant des recherches sur le Web. »

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