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De la colère à la responsabilité : l’héritage de la Marche blanche

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Une opinion de Bénédicte Inghels, présidente du Conseil supérieur de la Justice (CSJ), au nom du Bureau du CSJ

Il y a trente ans, la Belgique s'est arrêtée. Le 20 octobre 1996, près de 300 000 personnes ont marché dans les rues de Bruxelles. Dans le silence, vêtues de blanc, elles ont exprimé leur douleur, leur colère et leur exigence d'une justice digne de leur confiance.

La Marche blanche reste un marqueur de notre histoire. C'est précisément son ampleur et son caractère pacifique qui faisaient sa force. Sans violence ni confrontation, des citoyens de tous horizons se sont exprimés d'une seule voix.

Elodie de Sélys : "Aujourd'hui, mes enfants sont plus grands, c'est le moment de leur parler de cet événement fondamental de notre histoire"

Ils avaient raison d'exiger des changements. L'affaire Dutroux avait révélé de graves failles. La population était profondément indignée et cette colère, la mobilisation démocratique l'a transformée en changements concrets. Un rare sentiment d'unanimité politique et d'urgence en est ressorti. À ce titre, la Marche blanche peut être considérée comme l'un des moments charnières de notre histoire démocratique.

Héritiers d'une prise de conscience

La police intégrée, le Parquet fédéral, les tribunaux de l'application des peines, Child Focus et le Conseil supérieur de la Justice (CSJ) sont, chacun à sa manière, les héritiers de cette prise de conscience collective, laquelle a également conduit à un renforcement des droits des victimes dans les procédures judiciaires.

Le Conseil supérieur de la Justice occupe une place particulière dans cet héritage. Institution pleinement indépendante, composée à parts égales de magistrats et de non-magistrats – membres de la société civile, professeurs d'université et avocats – il a vocation à jeter un pont entre la justice et la société.

Affaire Dutroux: ce moment où tout a basculé dans la confiance des Belges

Le CSJ organise les examens d'accès à la magistrature, présente les magistrats et chefs de corps en vue de leur nomination et désignation, exerce un contrôle externe sur le fonctionnement de la justice, traite les plaintes des citoyens et formule des avis et des recommandations. Il donne ainsi corps à l'une des principales attentes exprimées dans le sillage de la Marche blanche : une justice qui ne se replie pas sur elle-même, mais s'ouvre au contrôle externe et reste attentive à ce qui anime la société.

Une magistrature indépendante

Depuis sa création, le Conseil contribue à garantir une magistrature indépendante et compétente. En 25 ans, plus de 2 800 candidats ont réussi les examens d'accès à la magistrature, particulièrement exigeants. En outre, le CSJ a présenté à la nomination plus de 4 300 magistrats ou chefs de corps. Tout au long de leur carrière, les magistrats continuent par ailleurs à se former, y compris pour des fonctions spécifiques. Ils forment ainsi un corps de professionnels hautement qualifiés et motivés, pleinement au service de la société.

Avec 32 audits et 19 enquêtes particulières, le CSJ a contribué à mettre en lumière les dysfonctionnements de la justice et à y apporter des améliorations concrètes. Par ses 22 rapports et 142 avis, il contribue à étayer les décisions et les réformes des pouvoirs exécutif et législatif.

"Faut-il attendre une nouvelle affaire Dutroux pour avoir enfin un refinancement de la Justice?"

Les plaintes individuelles permettent de tirer de précieux enseignements. Elles peuvent révéler des dysfonctionnements dans la pratique quotidienne de la justice et ouvrir la voie à des améliorations bénéfiques à l'ensemble des justiciables. Bien que le nombre de plaintes fondées ait augmenté au cours des dix dernières années, il reste limité au regard de l'activité judiciaire globale. En 2025, le Conseil a déclaré 66 plaintes fondées, à comparer aux près de 1,4 million de décisions rendues chaque année par les cours et tribunaux.

En 30 ans, des progrès importants

Sommes-nous mieux lotis qu'il y a trente ans ? Oui, j'en suis profondément convaincue. La justice communique davantage et mieux, accorde une plus grande attention aux victimes et recourt plus souvent aux modes amiables de résolution des litiges.

Même si tout n'est pas parfait, nous pouvons nous réjouir de vivre dans un État de droit démocratique où chacun peut se faire entendre devant un juge indépendant et impartial, dans le respect du débat contradictoire. La justice est un facteur de paix sociale. Cela n'a rien d'une évidence. Ailleurs dans le monde, comme à d'autres périodes de notre histoire, de telles garanties n'existaient pas, n'existent pas ou sont aujourd'hui progressivement abîmées.

"Il s'approche et me dit : 'La gendarmerie savait tout… Les indices, très tôt, menaient vers Marc Dutroux…' J'étais stupéfait

Trente ans après l'affaire Dutroux, nous pouvons constater que la justice a accompli des progrès importants. Cette période nous enseigne toutefois que la confiance ne peut jamais être considérée comme acquise. Des efforts constants sont nécessaires pour continuer à renforcer la qualité, l'accessibilité et l'efficacité de la justice, et pour répondre aux nouvelles attentes et aux nouveaux défis de la société, en particulier dans les domaines de la numérisation et de l'intelligence artificielle. Cette évolution nécessite des moyens et des effectifs suffisants, ainsi que des garanties claires, afin que la justice puisse accomplir ses missions dans les meilleures conditions possibles.

Il reste par ailleurs essentiel de préserver et de renforcer les valeurs fondamentales de l'État de droit. Cette responsabilité est partagée entre tous les acteurs concernés : les acteurs de la justice, les responsables politiques et la société dans son ensemble. Il s'agit d'une responsabilité collective.


Les textes qui paraissent dans la rubrique Débats sont des contributions externes, qui n'engagent pas la rédaction.

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