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Les éditions Somme toute/Le Devoir publient ces jours-ci Ce que j’ai appris du journalisme. De la Révolution tranquille à la révolution numérique, un essai de Florian Sauvageau. Extrait de la conclusion.
<?xml encoding="utf-8" ?><?xml encoding="utf-8" ?>C’est la primauté des faits qui distingue le journalisme. La matière première d’un journal, ce sont les faits, les événements, disait Jean-Louis Gagnon. « Vous êtes un reporter, ne vous prenez pas pour un croisé. » Au fil des ans, le journalisme d’enquête a fait voir les mérites de la rigueur et de la vérification des faits.
Dans un essai très riche consacré à leur importance dans notre vie collective, la professeure française Géraldine Muhlmann plaide pour un journalisme où la « matière factuelle » occupe la place d’honneur. Géraldine Muhlmann s’intéresse depuis longtemps au journalisme d’information nord-américain et à la place du journalisme en démocratie. Elle cite longuement celui qu’elle considère comme l’un des plus grands penseurs du journalisme moderne, le reporter devenu sociologue Robert E. Park (1864-1944). […]
Les faits, pour Park, c’était le point commun nécessaire à partir duquel pouvaient s’engager des conflits de « valeurs »… c’est-à-dire le conflit des jugements (ou opinions) sur ces « faits » [la conversation collective]… tout cela était le signe d’une maturité démocratique.
Avec les réseaux sociaux, la conversation collective contemporaine « est démultipliée », mais « la curiosité, le goût des faits, est en berne », croit Géraldine Muhlmann. Le bavardage est sans fin, le discours est omniprésent, la matière factuelle, le récit, régresse. Depuis la notion troublante de « faits alternatifs », qui s’est épanouie sous Donald Trump, les faits sont malmenés. On ne sait plus les distinguer de la fiction. « Beaucoup ne lisent plus de récits du tout, préférant les commentaires sans fin des réseaux sociaux… et des émissions dites de “talk” », ajoute-t-elle.
Aujourd’hui, à l’ère de l’information en continu, le bruit incessant de l’opinion sature tout autant les médias traditionnels que les médias sociaux. Les commentateurs de plus en plus nombreux, dont plusieurs anciens de la politique, inondent les antennes et le web et le journalisme factuel se retrouve en partie noyé dans cet univers encombré. Au fil des ans, la pratique du journalisme s’est aussi transformée. Les médias ont mis l’accent sur l’analyse, qu’il n’est pas toujours simple de distinguer de l’opinion. Le journaliste participe davantage à la conversation et la notoriété fait de lui un acteur, alors qu’il doit plutôt être un témoin. Le dialogue, l’échange est certes l’une des fonctions essentielles du journalisme, mais avons-nous besoin de toutes ces heures de bavardage ?
Robert Park a écrit que « l’ascension du reporter », qui récolte les faits, est l’un des événements les plus marquants de l’histoire de la civilisation américaine. Rien de moins ! Plus près de nous, l’ancienne directrice du Devoir, Lise Bissonnette, tient des propos s’apparentant : « Le plus important dans le journalisme demeure le reportage. Rien n’est plus essentiel. » « Les commentateurs de toutes catégories dépendent des reportages des médias, donc de leur solidité, de leur validité. » […]
Les journalistes québécois sont-ils assez présents sur le terrain ? Certainement dans le cas des collines parlementaires, près des pouvoirs, où leur travail est limité, parfois dicté, par des hordes d’attachés de presse ou autres agents de communication. Sont-ils assez présents dans les quartiers, dans les régions, près des gens et de leurs problèmes ? On parle beaucoup d’immigration dans nos médias, on raconte souvent des histoires personnelles bouleversantes, mais que sait-on de la vie quotidienne des immigrants dans leur ensemble, de leurs difficultés, de leurs réussites, et de l’accueil qui leur est réservé ?
Le journalisme que je trouvais trop officiel dans les années 1970 l’est encore aujourd’hui. « Get out of your bunker… », écrivait Kyle Pope, l’ancien rédacteur en chef de la Columbia Journalism Review, en quittant son poste en 2023. « Sortez de votre tanière. Rapprochez-vous des gens qui ne vous lisent pas. Intéressez-vous aux analyses qui vous rebutent. Votre journalisme n’en sera que meilleur »
Robert Park, le reporter devenu plus tard « l’un des géants de la sociologie américaine », professeur à l’université de Chicago, a aussi écrit qu’il concevait le sociologue comme une sorte de super-reporter qui devait rendre compte « des tendances longues qui traduisent les vraies évolutions, plutôt que les simples remous à la surface des choses ». L’avenir du journalisme impose aussi qu’on retrouve dans les rédactions quelques super-reporters qui, sans s’imaginer sociologues, sont bien au fait des méthodes d’enquête des sciences sociales, et savent aller au-delà de l’information routinière et quotidienne. La connaissance et le recours aux outils de recherche que propose la technologie deviennent indispensables dans notre univers de désinformation et de fabrication d’images.
Je ne sais pas ce que sera le journalisme demain. Je sais cependant ce que je voudrais qu’il soit : une activité de service public, liée à la vie démocratique, axée sur la rigueur dans la collecte de l’information, sur le respect des faits et de la tradition qui s’y rattache, sur des méthodes de recherche plus solides et une mise en forme plus audacieuse. L’enquête y tient une place de choix. Elle ne sert pas qu’à dénoncer les coquins, mais aussi à donner un sens aux événements du jour, à en prévoir les conséquences possibles, à déceler ce qu’annoncent les grandes tendances de l’actualité.


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