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David Van Reybrouck : "La plus grande menace pour la population belge est à peine regardée"

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David Van Reybrouck, écrivain, historien, auteur d'ouvrages importants en histoire (Congo, Revolusi) est aussi très engagé dans le débat public sur la démocratie et le climat, avec des livres comme Contre les élections. Il est un des invités vedettes au festival Les Inattendues de Tournai. Il y parlera de "Démocratie en crise : que nous arrive-t-il ?" le dimanche 30 août à 10h.

Ses réflexions et ses combats menés depuis des années ont pris une très forte actualité avec l'incendie dans les Hautes Fagnes. Lundi dernier, il publiait (entre autres) dans De Standaard une carte blanche très remarquée, l'Instagram que le journal en a fait, a été partagé par des dizaines de milliers de personnes.

Votre texte était un cri de tristesse et de rage à la fois.

Je vivais déjà mal cet été avec la canicule qui a fait plus de 2000 morts en Belgique. Et puis ce fut la sécheresse : la nature en train de crever, les arbres qui perdent leurs feuilles en août comme si c'était octobre. J'avais eu une angoisse pour les incendies et je devais exprimer ce que j'étais en train de vivre. C'est un texte que j'ai écrit sans avoir de plan en tête avec seulement le mot chagrin comme déclencheur. Chagrin de voir les Hautes Fagnes en feu, un endroit tant aimé par beaucoup de gens. Un endroit où on va pour se retrouver seul et maintenant, on se rend compte qu'il existe un vrai collectif de ces solitaires en deuil des Fagnes. Oui, ce texte a fort frappé. Dès le mardi, il faisait toute la une du journal hollandais Trouw.

De colère aussi.

Colère de voir le nombre de rapports en Belgique qui ont sorti des avertissements. Les dangers étaient connus mais ont été ignorés. J'avais eu le même sentiment de tristesse en voyant la toiture de Notre-Dame en feu et les Bouddhas de Bâmiyân démolis par les talibans. Mais ici, c'était une perte annoncée dont on est responsable, et contre laquelle on aurait pu agir. Le débat climatique se déroule toujours avec des arguments rationnels (chiffres, pourcentages…), et voilà d'autres chiffres qui apparaissent : 2 000 morts suite à la canicule, 3 000 hectares brûlés du dernier espace sauvage de la Belgique. Un espace qui était déjà mal en point. Cela fait 40 ans que je m'y promène et j'ai vu ces dernières années que cet espace est souvent devenu des prairies, avec une part réduite pour les plantes des Fagnes. Les chemins en caillebotis qui enjambaient des zones humides, ne surplombent souvent plus que des prairies.

"Si j'étais au pouvoir, ma première mesure serait de transformer le Sénat en un Conseil permanent de citoyens tirés au sort"

Vous faites le lien avec la crise d'une démocratie incapable de répondre aux grands défis d'aujourd'hui. Nous avons en Belgique sept ministres pour le climat.

Dans notre pays tout le monde est compétent, mais personne n'est responsable. En juin, en Europe, il y a eu 25 000 morts de la canicule dont 2 000 en Belgique seulement, un tout petit pays qui en plus n'avait pas été frappé par les pics de chaleur les plus hauts. J'ai constaté que les deux pays les plus frappés étaient la Belgique et l'Allemagne, deux pays fédéraux. Le fédéralisme qui est là pour des raisons historiques n'est-il pas devenu une entrave pour combattre avec cohérence les nouveaux défis ? Imaginons que la Défense eut été fédéralisée avec sept ministres compétents au moment où il y a des menaces russes et où il y a une nouvelle militarisation du monde. La lutte contre le changement climatique devrait être une compétence fédérale. Il y a certes une raison historique d'avoir fédéralisé le climat car la conscience écologique a commencé par la question de l'environnement vue alors comme une compétence territoriale confiée aux régions. Le climat n'est venu qu'ensuite et s'est greffé à cette souche. Résultat : quand le pays brûle, il n'y a pas d'actions coordonnées.

On a vu que la Belgique pouvait mettre de gros moyens pour se réarmer.

On peut augmenter très fortement le budget de la Défense alors que la plus grande menace pour la population belge ne vient pas de la Russie. Dans les dix années à venir, on aura des milliers et des milliers de morts dues aux canicules et aux inondations. On met des budgets faramineux pour acheter des F-35 alors que la plus grande menace pour notre sécurité est à peine regardée. On pense que le danger vient des hommes alors qu'il existe une diplomatie qui pourrait les résoudre. Mais il n'y a pas de diplomatie quand on déclenche les mauvais démons du système terrestre.

"Dans notre pays tout le monde est compétent mais personne n'est responsable."

Vous prônez d'ajouter à la démocratie qu'on connaît des assemblées citoyennes.

Notre modèle électoral a la capacité de changer, de permettre une alternance de pouvoir tous les quatre ans. Mais il a le désavantage d'être basé sur le court terme alors qu'on doit faire face à des défis de très long terme. Cela crée une myopie politique. Face aux conséquences du changement climatique, on va demander des efforts considérables à la population alors que les résultats ne se manifesteront souvent que dans 30 à 40 ans, bien après les prochaines élections. Il faut en plus que les autres pays d'Europe et du monde, fassent de même pour ne pas faire souffrir notre économie. Il y a donc énormément de freins et très peu d'accélérateurs. L'accélérateur actuel ce sont les morts et les hectares perdus mais d'ici quelques semaines, on risque de s'intéresser à autre chose et de passer à côté de l'obstacle. Le frein principal reste que c'est vachement compliqué et touche tous les secteurs. Bien plus encore que la réforme des pensions. Je pense que le ministre Jean-Luc Crucke (Les Engagés) est de bonne volonté mais quand il a voulu mettre sur pied une forme de concertation, les entités fédérées ne sont pas venues ! En Allemagne, le niveau fédéral l'emporte toujours sur le niveau régional. Chez nous, il n'y a pas de hiérarchie des pouvoirs.

Il n'y a plus de contre-pouvoirs : l'ONU tourne à vide, les rapports des COP successives ne sont guère suivis d'effets.

Dans mon récent petit livre Le monde et la Terre, je montrais que la diplomatie actuelle n'est pas à la hauteur des défis climatiques et je proposais alors de substituer à la raison d'État une "raison de Terre" : les intérêts de la planète seraient représentés par une assemblée citoyenne à l'échelle mondiale. Au niveau national, la démocratie qui est une particratie n'est pas non plus à la hauteur. On passe des années à discuter de l'achat de onze F-35 alors qu'on a zéro Canadair pour éteindre les feux. À de nouveaux défis, développons donc de nouveaux instruments. On discute beaucoup de la suppression du Sénat. Je voudrais bien y substituer le modèle qui fonctionne si bien en Belgique germanophone d'un conseil citoyen permanent à côté du Parlement.

David Van Reybrouck : "Un roman est par essence un acte démocratique"

Comment fonctionnerait ce Conseil ?

Ce serait un Conseil de citoyens tirés au sort qui prépareraient les dossiers et feraient de recommandations. Une pétition est en cours qui vise 25 000 signatures pour amener cette proposition sur la table du Parlement. Ce Conseil casserait la dominance des partis et permettrait une réflexion de longue durée. Ce n'est pas pour embêter les politiques mais pour les aider à être plus ambitieux, plus cohérents, à éviter les catastrophes. Tout un dossier a été préparé, calqué sur le modèle germanophone, repris déjà par des villes comme Aix-la-Chapelle et Paris. Si on avait eu cela, Jean-Luc Crucke aurait pu rassembler sans peine tous les responsables pour le climat. La convention pour le climat mise en place par Macron avait fait un travail formidable dont il n'est resté qu'une infime partie car cette convention n'était pas permanente comme nous le proposons. Il faut une obligation de retour, de bilan motivé de ce qu'on en a fait ou pas. Ne pas renvoyer les citoyens chez eux sans les écouter. Cette chambre citoyenne pourrait aussi se saisir de grands enjeux éthiques par exemple ou sur l'impact de l'IA.

Comment réinventer un avenir commun ?

Ce serait d'abord utile que les citoyens, réduits pour l'instant au statut de consommateurs électoraux, redeviennent des acteurs de leur propre sort. Qu'ils ne soient pas que des récipients passifs de décisions prises ailleurs au terme d'interminables négociations, qu'ils aient une réelle possibilité d'être au volant de leur sort, et de celui de leur communauté. Hannah Arendt disait que dans une vraie démocratie, on ne se contente pas de cocher une case tous les quatre ans. Certes, ce n'est pas toujours facile mais la liberté n'est pas de faire ce qu'on veut, mais bien de décider ensemble de là où nous allons. Cela s'adresse à tous les groupes politiques. Et que la droite arrête de dire que les enjeux climatiques sont un passe-temps des écologistes, il s'agit d'un enjeu de sécurité nationale.

Rencontres inattendues de Tournai, du 27 au 30 août, https://lesinattendues.be/.

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