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Darwin en a vu atterrir sur le Beagle à près de 100 km des côtes : ce qui fait voler les araignées sans un souffle de vent, c’est l’électricité de l’air

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Sur les prés, les talus et les clôtures, les matins frais d’octobre se couvrent de fils blancs que l’on appelle fils de la Vierge. Les après-midi doux de l’été indien les mettent ensuite en mouvement, par nappes entières. Au bout de chaque filament, il y a une araignée qui voyage.

Le vent n’explique pas tout.

En 2018, les biologistes Erica Morley et Daniel Robert, de l’Université de Bristol, ont montré que des champs électriques de la force de ceux qui existent dans l’atmosphère peuvent déclencher le ballooning et fournir de la portance en l’absence de tout mouvement d’air. Leur étude, parue dans Current Biology le 5 juillet 2018, a exposé des araignées linyphiidés à des champs électriques de laboratoire équivalents à ceux de l’atmosphère. Quand le champ était allumé, l’araignée montait ; quand il était coupé, elle redescendait. Aucun courant d’air n’intervenait dans la manip.

À retenir

  • Les champs électriques atmosphériques créent une force électrostatique répulsive entre les brins de soie des araignées, générant la portance nécessaire au vol.
  • Les araignées détectent le gradient de potentiel électrique via des poils spécialisés appelés trichobothries situées sur leurs pattes.
  • Darwin avait observé des araignées à bord du Beagle à 100 km des côtes par mer calme, un phénomène que la théorie du vent seul ne peut expliquer.

Sommaire

  1. Le geste de l’araignée, et l’explication qui ne suffisait plus
  2. Des soies en éventail, des poils qui sentent le champ
  3. 60 miles de la côte, plus de 3 km d’altitude
  4. Ce que l’expérience change, et ce qu’elle laisse ouvert

Le geste de l’araignée, et l’explication qui ne suffisait plus

Pour se disperser, les araignées « balloonent » : elles grimpent au sommet d’une aspérité, laissent filer de la soie et s’élèvent. Une brindille, un poteau de clôture ou un brin d’herbe font l’affaire, puisque l’animal n’a pas d’ailes.

L’idée dominante voulait que la traînée exercée par un vent léger suffise à rendre les araignées aériennes. L’article de Bristol rappelle pourtant que le ballooning a été observé sans vent notable, par ciel couvert et même sous la pluie. Un seul de ces cas aurait pu passer pour une anomalie, mais leur accumulation ne laissait plus de place au doute : il manquait une force.

Comment décoller quand l’air ne bouge pas ?

Dans la nature, tout part d’un détail de géométrie. Beaucoup d’araignées s’élancent avec plusieurs brins de soie qui s’écartent en éventail, ce qui, selon Erica Morley, suggère l’intervention d’une force électrostatique répulsive. Des fils qui se repoussent entre eux, c’est le comportement de charges de même signe.

Des soies en éventail, des poils qui sentent le champ

Le circuit électrique global de la planète produit un gradient de potentiel atmosphérique, c’est-à-dire une tension qui règne en permanence dans l’air au-dessus du sol. Cette tension varie selon le temps qu’il fait et l’heure de la journée. Les soies déployées en éventail captent ce gradient, et la force obtenue suffit à soulever un animal de quelques milligrammes.

Pour que le mécanisme serve à quelque chose, il faut encore que l’araignée perçoive le champ avant de se lancer. Les chercheurs se sont penchés sur les trichobothries, des poils mécanosensibles que l’on trouve sur les pattes. Ces poils sont activés mécaniquement par des champs électriques faibles, de l’ordre de 100 V/m. Ils répondent aussi au flux d’air, mais les deux stimuli provoquent des déplacements distincts, ce qui permet en principe à l’araignée de savoir si c’est le vent ou l’électricité qui la sollicite. Les auteurs les décrivent comme des électrorécepteurs probables, la prudence est donc de mise.

60 miles de la côte, plus de 3 km d’altitude

Charles Darwin avait consigné le phénomène bien avant qu’on cherche à l’expliquer. Dans le journal de son voyage sur le Beagle, il note que des araignées sont arrivées à bord, par mer calme, à au moins 60 miles de la côte, soit près de 100 km (96,6 km exactement).

Une mer calme, et des araignées à bord.

Cent kilomètres, c’est à peu près la distance entre Paris et Chartres, parcourue par un animal que l’on écrase d’un coup de pouce. Le physicien Peter Gorham, dans un article de synthèse défendant l’hypothèse du vol électrostatique, rassemble d’autres cas de ce genre. Des araignées ont été retrouvées à plus de 2 miles (3 km) d’altitude, soit plus de deux fois la hauteur du Puy de Dôme, et sur des îles océaniques éloignées de centaines de miles. L’article de Morley et Robert évoque de son côté des araignées trouvées à 4 km d’altitude et des dispersions de plusieurs centaines de kilomètres. Rien ne précise en revanche à quelle espèce appartenaient les voyageuses de Darwin.

Ce que l’expérience change, et ce qu’elle laisse ouvert

La nuance compte. Les chercheurs ne disent pas que le vent ne joue aucun rôle : ils disent qu’il ne suffit pas à rendre compte des observations. Selon Erica Morley, les théories actuelles ne parviennent pas à prédire les schémas de ballooning en s’appuyant sur le seul vent. Électricité et traînée peuvent donc agir ensemble.

Les résultats viennent d’un laboratoire, pas d’une prairie. L’équipe annonçait vouloir étudier les propriétés physiques de la soie de ballooning et mener des études sur le terrain. Elle voulait aussi vérifier si d’autres animaux détectent les champs électriques.

Un dernier résultat concerne le choix du moment. Selon les auteurs, le gradient de potentiel atmosphérique pourrait servir d’information météorologique supplémentaire, signalant à l’araignée l’instant favorable pour s’envoler. La prochaine fois qu’un pré brillera de soie un matin d’octobre, ces fils auront peut-être été tirés par un animal qui avait senti le champ électrique avant de se lancer.

Sources : cell.com | research-information.bris.ac.uk

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